Couture promettait, sur le papier - et comme toujours avec Alice Winocour -, d'être un film sur des organismes heurtés par un choc que les personnages doivent apprendre à métaboliser : une femme, Maxine, réalisatrice de films d'horreur indépendants venue tourner un court-métrage pour accompagner un défilé de la Fashion Week parisienne, apprend en plein tournage qu'elle a un cancer du sein. Autour d'elle, une mannequin sud-soudanaise qui découvre le métier, une maquilleuse qui écrit un roman que personne ne veut publier, une couturière qui termine à la main la robe que portera la nouvelle égérie de la maison.
Le premier choix de Winocour, et le plus lourd de conséquences, est d'opter pour une structure chorale sans hiérarchie : quatre ou cinq lignes narratives qui avancent en parallèle, sans qu'aucune ne prenne jamais le pas sur les autres. Sur le papier, l'idée a une élégance — mimer, dans la forme du récit, la multitude de mains qui façonnent un seul objet sans qu'aucune signature individuelle ne domine. Mais une structure chorale a besoin, pour exister, que les acteurs performent ou que chaque fil ait une tension propre, un poids dramatique qui justifie qu'on le suive. Or ici, la mannequin parle à sa mère au téléphone, s'inquiète d'une cheville foulée, fait la fête ; la maquilleuse va de plateau en plateau, échange des banalités, et téléphone elle-aussi ; la couturière coud, puis coud encore, puis termine de coudre. La caméra passe mais le scénario n'y construit rien.
Ce choix de l'horizontalité s'accompagne d'une neutralité de ton, quasi-documentaire. Ce style a une généalogie noble : c'est l'héritage d'un certain naturalisme français qui se méfie du pathos. Le problème, c'est que ce style suppose un contrat avec le spectateur — on accepte l'absence de relief dramatique parce qu'en échange, on nous promet une densité d'observation, une vérité de détail qui compense l'absence d'intrigue. Or cette densité n'arrive jamais !
Vient alors le cœur du problème, le point où le film avait tout à gagner et où il perd tout : l'arc de la maladie de Maxine. Le diagnostic tombe après un appel de son médecin, en plein tournage, et devrait fonctionner comme une effraction du corps réel dans un univers tout entier voué à la fabrication des apparences — la couture confrontée à une vulnérabilité qu'aucun tissu ne peut habiller. L'idée est belle (si belle qu'on aurait aimé que cette axe traverse davantage l'ensemble des trajectoires). Mais le scénario ne lui donne aucune chair : on ne sait quasiment rien de la réaction spécifique de Maxine, de la texture de sa peur, de ce que ce diagnostic vient fracturer en elle au-delà du fait générique d'être malade.
Il y a, au milieu de cette dilution généralisée, une séquence qui sauve le film : le défilé final, balayé par un orage. C'est, à l'échelle d'une scène, exactement ce que le film aurait dû être à l'échelle de son ensemble : l'irruption de l'incontrôlable (la nature, le corps, la maladie) dans l'espace lisse de la fabrication esthétique. Mais une scène ne fait pas un film, et cette réussite isolée souligne par contraste, plutôt qu'elle ne rachète, la platitude de tout ce qui l'entoure.
Couture avait sous la main tous les matériaux d'un grand film sur la collision entre l'apparence et la chair, entre la fabrication sociale du beau et la vérité de l'être. Il les a laissés en jachère, préférant un éparpillement choral qui n'engage qu'à la dilatation de ses fils.