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J’ai cru à une farce.
Ou à un rêve de province théâtrale passé à la broyeuse d’un Paris qui mime encore un peu Molière sous cocaïne.
Avignon, ça commence comme une erreur de cast, un film de festival dans un festival, trop de festival, ça déborde, ça sue le calicot et la tirade lyophilisée, avec un type – Stéphane – qui joue mal dans une pièce qu’on dirait écrite pour le samedi 20h45 sur France 3, mais qui voudrait pourtant grimper sur les cimes hugoliennes, à force de mentir en alexandrins. On dirait qu’il veut se sauver, mais qu’il oublie toujours de partir. On dirait surtout que le théâtre ici, c’est un déguisement pour érotiser la lâcheté. Et ça, Dionnet le sait.
Il y a un soleil blanc sur les murs d’Avignon, un silence qui grésille quand le jour commence trop tôt, et Fanny. Fanny, c’est l’épure. Elle joue le Cid, elle joue sérieux, elle joue dans la cour d’honneur comme si elle savait qu’on ne revient jamais vraiment du vers tragique. Stéphane l’aperçoit. Et ment. Il dit qu’il est Rodrigue. Il se prend au jeu. Il joue Rodrigue. Et il devient presque bon. C’est ce presque qui fait tout dérailler.
Le film aurait pu basculer dans la pochade, rester là, entre les rires mécaniques et les portes qui claquent dans le vide. Mais il y a une lenteur bizarre qui s’installe, une fragilité dans la comédie, comme si Dionnet refusait que ce soit simplement drôle. Ce n’est pas drôle, en fait. Ou plus exactement : c’est drôle comme une gêne qui finit par attendrir, un sourire qu’on ravale, une chute de texte en coulisse.
La mise en scène ? Une élégance bricolée. Pas de plans ostentatoires, mais des silences bien découpés, des plans fixes qui respirent, des zooms discrets qui font rimer les visages. Dionnet filme les corps comme des mots trop longs pour la bouche. Il laisse traîner les hésitations. Les regards. Les débuts de gestes. Il a compris, peut-être, que le théâtre n’est pas un art de la représentation mais du décalage permanent – qu’on y ment pour mieux rater.
Et puis il y a cette idée absurde, magnifique, d’un boulevard qui se frotte à Corneille, comme si Ma sœur s’incruste pouvait contaminer Le Cid, comme si le vulgaire pouvait aspirer au sublime par friction accidentelle. Il y a du Lubitsch dans les ellipses, du Rozier dans les interstices, du Blier quand ça marmonne sale, du Resnais quand la mémoire du mensonge commence à faire corps.
Et pourtant, c’est français, au sens où la France aime encore croire qu’elle peut tout résoudre avec une réplique bien tournée et une cigarette bien tenue, même l’amour, même la honte, même l’échec.
Fanny, elle, devient de plus en plus floue. Elle n’est pas une récompense, elle n’est pas l’héroïne. Elle est le point de fuite. On ne la comprend jamais tout à fait. Elle sent que Stéphane n’est pas Rodrigue. Mais elle ne dit rien. Elle le laisse jouer. Peut-être parce qu’elle a besoin, elle aussi, que quelqu’un fasse semblant d’être grand.
C’est là que le film devient cruel, doucement cruel, presque indolore : personne ici ne veut vraiment dire la vérité, car la vérité est moins vivable que le théâtre. Et même Stéphane, ce loser pathétique, on l’aime, parce qu’il devient meilleur en mentant. C’est pas une morale, c’est une constatation.
La fin ne clôture rien. Stéphane ne triomphe pas, ne tombe pas, ne s’excuse pas. Il s’efface un peu, comme une réplique ratée dans une répétition qu’on ne reprendra jamais. Le festival s’achève. Le décor s’écroule. On remballe. Il reste peut-être une photo, un souvenir, un costume mal taillé et une voix qui continue de dire Rodrigue même quand plus personne n’écoute.
Et toi, spectateur, t’es là, coincé entre deux niveaux de lecture que le film a volontairement fait baver l’un sur l’autre, entre la tendresse et la farce, entre la honte et la grâce, et tu comprends que Dionnet n’a pas voulu faire rire. Il a voulu attendrir. Et ça, ça fait beaucoup plus mal.