Il arrive, rarement, qu'un film vous surprenne jusque dans sa façon de respirer. Compostelle est de ceux-là. On pouvait redouter le récit édifiant, le chemin comme décor pédagogique, la rédemption en trente étapes balisées. Yann Samuell déjoue chacun de ces pièges avec une constance qui force le respect — et les larmes. J'ai pleuré à plusieurs reprises. Non par effusion sentimentale, mais parce que le film touche quelque chose de vrai, de profondément enfoui, que deux heures de marche collective finissent par ramener à la surface.
L'histoire est celle d'Adam, mineur délinquant condamné à maintes reprises, pour qui la justice propose un ultime choix : la prison ou une « marche de rupture » sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, grâce à une association spécialisée. Fred, enseignante mise à pied pour une mauvaise réaction, accepte d'être son accompagnatrice, malgré les réticences du responsable de l'association. Deux êtres que tout sépare — l'âge, le parcours, la violence contenue — vont traverser ensemble, à pied, de la France jusqu'en Galice espagnole, l'épreuve des kilomètres et d'eux-mêmes.
Le film est librement inspiré du livre Marche et invente ta vie de Bernard Ollivier (éditions Arthaud). C'est en 1998 que cet écrivain marcheur, alors en profonde dépression au bord du suicide, s'est lancé sur le chemin de Compostelle. Lors de son voyage, il découvre l'expérience d'une association belge, Oikoten, qui proposait à de jeunes délinquants une alternative à l'incarcération : celle de marcher. Tout en réalisant une longue marche d'Istanbul jusqu'en Chine, il lance en 2000 le projet Seuil, crée une première association en Normandie, organise les deux premières marches en 2002. L'association actuelle, à vocation nationale, est fondée à Paris en 2003. Dans son livre, Ollivier note lui-même l'effet thérapeutique de la marche : elle grandit, elle libère, elle fait découvrir des qualités et des ressources insoupçonnées — chez les jeunes, elle réveille le sens de l'effort, l'intelligence, et les rencontres stimulent l'écoute.
Chaque année, l'association accueille environ une trentaine de jeunes âgés de 14 à 18 ans. Pendant environ trois mois, chaque jeune parcourt jusqu'à 1 600 km, généralement sur des itinéraires comme celui de Saint-Jacques-de-Compostelle, accompagné d'un adulte référent, sans téléphone ni musique. Les chiffres de réussite sont éloquents : après plus de dix années de pratique, 70 % des jeunes s'en sortent — un record, là où la prison affiche 85 % de récidive dans la première année.
Le film ne propose pas une victoire. Il propose un cheminement. Adam est fracturé de l'intérieur — placé en foyer dès le plus jeune âge, ballotté entre l'ASE et les centres éducatifs fermés, n'ayant jamais connu l'amour inconditionnel d'un adulte. Ce n'est pas tant Adam le personnage du livre qu'une figure composite, construite à partir de nombreux témoignages de jeunes recueillis par Samuell lors de son travail préparatoire. Ces enfants fracturés portent une violence qui n'est pas la leur d'origine : elle leur a été infligée, absorption après absorption, abandon après abandon. Beaucoup ont été suivis par l'Aide Sociale à l'Enfance, régulièrement placés puis retirés de familles d'accueil et de centres d'accueil — il ne s'agit pas de leur donner une seconde chance puisque la plupart n'ont pas eu de première.
Ce que fait le chemin pour eux ressemble à une psychanalyse en accéléré : la marche impose le silence, désactive les mécanismes de fuite, contraint à se regarder en face. Loin de la bande, du téléphone, du bruit permanent de la cité, le corps avance et l'esprit, peu à peu, se dépose. Les rencontres — pèlerins, moines, habitants des villages — offrent des miroirs inattendus. C'est précisément ce que le film restitue avec une justesse qui m'a touché : je parcours moi-même le chemin chaque année, une semaine à la fois. Je confirme la puissance de ces instants suspendus, la beauté des paysages traversés, les petits miracles du partage profond entre inconnus que les mêmes kilomètres ont rendus frères.
La scène la plus marquante du film — proprement culte — est celle où Adam improvise un slam dans un monastère espagnol. Dans le silence d'une nef, face à des moines et des pèlerins qui lui font face, le jeune homme lâche quelque chose d'enfoui depuis des années. Ce n'est pas de l'art, c'est de la survie qui se met en forme. La salle ne respire plus.
Samuell ne filme pas le chemin comme un décor de carte postale. Il filme la transformation — et c'est formellement cohérent de bout en bout. Le tournage s'est déroulé sur les lieux réels du pèlerinage, depuis Le Puy-en-Velay en Haute-Loire jusqu'aux Pyrénées, en passant par les plateaux de Lozère, l'Aveyron, Conques, Cahors, et la via Francés en Espagne. Ces espaces ne sont jamais inertes : ils accompagnent l'état intérieur des personnages.
La direction de la photographie, signée Vincent Gallot, orchestre une évolution chromatique lisible et efficace : tons froids et désaturés au départ — les gris bleutés de la ville, l'ombre des foyers —, puis ouverture progressive vers des ocres chauds, une lumière qui gagne en densité à mesure qu'Adam gagne en consistance. Le contre-jour transforme par instants les silhouettes en formes presque archétypales, moins personnages de film que figures d'une traversée universelle. Le montage alterne avec intelligence des plans-séquences contemplatifs, caméra à l'épaule épousant le balancement de la marche, et un découpage plus fragmenté dans les moments d'épuisement ou d'explosion — une mosaïque impressionniste de l'effort qui restitue la physicalité du voyage sans jamais verser dans le documentaire naturaliste. La bande-son mise sur un hyper-réalisme acoustique bienvenu — graviers, frottements, souffle — et réserve la musique aux moments de bascule, avec une épure qui sonne juste.
À l'origine de Compostelle, il y avait le désir de faire un film sur l'adolescence. Pendant deux ans, Samuell et ses producteurs ont épluché des faits divers et se sont renseignés sur les jeunes en difficulté, avant de tomber sur le livre d'Ollivier. Le réalisateur évoque ses doutes constants au fil de l'écriture et du montage — on sait que le film a plus de chance de ne pas exister que l'inverse — et une conviction qui ne revient que sur le plateau, au moment du premier « action ».
Dans ses déclarations publiques, Samuell insiste sur la dimension universelle et non confessionnelle du chemin : les pèlerins d'aujourd'hui, dans leur immense majorité, ne marchent pas pour des raisons religieuses. Ce qui transcende, c'est l'ouverture à l'inconnu, le dépassement de soi, le fait de n'emporter que le strict nécessaire — y compris dans ses bagages intérieurs. Il résume son intention ainsi : le chemin est une quête mystique, une manière de retrouver l'amour de soi et des autres — les personnages peuvent ne croire en rien au départ, mais ils finiront par croire à quelque chose, au minimum en eux-mêmes.
Pour le casting, Samuell a envoyé le scénario à Alexandra Lamy un lundi — elle a répondu positivement le mardi. Julien Le Berre, de son côté, a été sélectionné parmi plus d'une centaine de candidats. Il a appris qu'il avait le rôle principal la veille de ses 20 ans. C'est son énergie et une prestation explosive lors des dernières auditions qui ont convaincu le réalisateur. Formé au Cours Florent et à la scène nationale d'Albi, déjà remarqué dans Chien 51 de Cédric Jimenez, Le Berre s'impose ici avec une justesse qui dépasse largement ce qu'on attend d'un premier grand rôle. Un acteur à suivre de très près.
Contrairement à ce qu'une certaine presse a pu suggérer, Compostelle ne verse pas dans le prêche. Il surprend à chaque détour. Il assume ses difficultés, ses silences, ses failles. Et il fait, à sa façon, ce que le chemin lui-même fait aux pèlerins : il vous change sans vous prévenir.