Certaines vies semblent trop étroites pour contenir l’utopie issue de leur douleur. Écrit en duo avec Brady Corbet, le film de Mona Fastvold suit Ann Lee, ouvrière anglaise du XVIIIᵉ siècle devenue prophétesse et fondatrice du mouvement shaker. Mais là où le récit aurait pu adopter la linéarité d’une biographie ascendante, il préfère se fragmenter, avançant par strates, par blocs d’expérience. Dans ce geste, le film entre en résonance avec The Brutalist : là où Corbet pensait l’utopie à travers l’architecture, comme une tentative de donner forme au traumatisme, Fastvold en propose ici le versant religieux, tout aussi structuré mais infiniment plus instable, où ce ne sont plus des briques mais des corps qui tentent, tant bien que mal, de tenir ensemble.
En adoptant le point de vue d’une disciple shaker, le film maintient Ann Lee à distance, toujours légèrement décalée, façonnée par un regard qui la vénère autant qu’il la fabrique. Elle ne s’impose jamais comme une figure stable, mais comme une image en circulation, à la croisée de la foi, du besoin et du récit. Cette indétermination traverse tout le film et trouve sa forme la plus aboutie dans un montage qui ne cherche pas à résoudre les contradictions.
Marquée par la pauvreté, les violences et la perte de ses enfants, Ann Lee convertit peu à peu sa douleur en visions, donnant forme à une communauté égalitaire fondée sur la propriété collective et l’abstinence. Ainsi, le film ne se contente pas d’enregistrer un idéal. Il en montre aussi les conditions d’émergence. Cette tension se prolonge dans le traitement du musical : les cérémonies conçues par Celia Rowlson-Hall ne relèvent pas d’une élévation harmonieuse mais d’un débordement du corps, fait de danses, de chants et de convulsions, comme si la foi ne pouvait s’exprimer qu’à travers ce qu’elle prétend discipliner. La photographie de William Rexer accentue encore ce trouble, organisant l’espace en tableaux contrastés où les silhouettes émergent de la pénombre.
Lorsque la communauté migre vers l’Amérique, l'utopie se déploie avec une forme d’inclusivité presque trop parfaite, jusque dans sa relation aux peuples autochtones, esquissée comme une coexistence harmonieuse qui frôle parfois l’idéalisation. Ce choix apparaît à la fois comme promesse de recommencement et comme espace déjà traversé par d’autres violences, inscrivant le rêve shaker dans une géographie coloniale et raciale à peine formulée mais toujours présent en toile de fond.
Porté par la prestation magistrale d’Amanda Seyfried, le film ne cesse de revenir à cette idée d’une foi suspendue, toujours sur le point de s’élever sans jamais pouvoir se détacher tout à fait du monde qui l’a fait naître. Les plans zénithaux, les regards levés, les corps tendus vers le ciel traduisent cette aspiration à la transcendance, aussitôt rattrapée par la gravité, comme si chaque élan portait déjà en lui sa propre chute. Entre élévation et effondrement, The Testament of Ann Lee offre une interrogation plus vaste sur notre besoin de croire en des formes capables de nous dépasser, tout en sachant qu’elles restent inévitablement prises dans ce qui les limite. Et c’est peut-être là que le film touche à quelque chose de plus vertigineux encore : l’idée que toute tentative de refonder le monde, qu’elle passe par la pierre ou par la foi, ne fait que rejouer, sous une autre forme, l’impossibilité d’échapper pleinement à notre condition.