Vu à Montréal.
C’est peu étonnant de savoir que la réalisatrice Mona Fastvold est la collaboratrice privilégiée et accessoirement la compagne de Brady Corbet à qui l’on doit l’incroyable œuvre monumentale – dans tous les sens du terme – « The Brutalist ». Certes, moins impressionnante et définitive, « Le testament d’Ann Lee » n’en demeure pas moins un sacré morceau de cinéma qui ne ressemble à rien de connu. Le couple creuse un sillon rare, intelligent et ambitieux dans le cinéma d’auteur américain à la fois surprenant et revigorant mais pas fait pour tous. On n’est clairement pas dans du cinéma de pur divertissement et il faut savoir se fondre au rythme et à la singularité de leurs œuvres respectives. Celui-ci nous a peut-être moins convaincu que le morceau de trois heures et trente minutes de son époux mais il n’en demeure pas moins unique en son genre et passionnant sur bien des aspects.
Conte gothique, œuvre spirituelle ou anticléricale, drame d’époque, dissection sur la foi et le sectarisme, film musical ou encore dissertation théologique, « Le Testament d’Ann Lee » est bien des choses mais ne choisit jamais vraiment. Voilà une œuvre protéiforme dans les genres qu’elle aborde et qui lui donne le statut de long-métrage totalement inclassable. C’est comme si les poulains de l’écurie A24 (le Ari Aster de « Midsommar » pour le côté secte et le Robert Eggers de « The Witch » pour le versant gothique de la Nouvelle Angleterre à la même époque) rencontrait « Black Swan » pour les scènes de danse/transe mixé au sein d’une œuvre théologique (n’importe laquelle au choix). Un sacré cocktail qui s’avère pourtant profondément cohérent et maîtrisé à l’écran.
Fastvold s’inspire de l’histoire de la véritable Ann Lee et du dogme qu’elle a créé en Angleterre au XVIIIème siècle. Une femme pieuse que la vie n’a pas gâtée et qui, soi-disant éprise de visions, se voit comme la seconde réincarnation, féminine, du Christ. Elle décida alors de fonder une congrégation outre-Atlantique, qu’on nommera les Shakers par leur manière de prier en dansant et tremblant. C’est d’ailleurs dans la mise en scène de ces prières très particulières, mélange de transe saccadée et de ballet contemporain, que la cinéaste brille le plus. Ces moments atmosphériques et hypnotiques sont mis en scène avec beaucoup d’inventivité. D’ailleurs, la plus belle réussite du long-métrage est sans conteste sa mise en scène de toute beauté, entre le « Sleepy Hollow » de Burton pour les aspects les plus fous et la poésie plus sage du récent « Hamnet » de Chloë Zhao. « Le testament d’Ann Lee » est une œuvre de toute beauté dont les fulgurances visuelles nous percutent la rétine.
La performance d’Amanda Seyfried est également impossible à mettre de côté dans les qualités intrinsèques du film. Probablement le rôle d’une vie, elle réussit donc un doublé avec le carton au box-office de « La femme de ménage ». Cependant, l’abondance thématique du long-métrage est parfois excessive. Féminisme, religion (d’ailleurs le film ne tranche pas sur le pour ou le contre), sectarisme et création d’un culte ou encore poids des traditions et du patriarcat, le film a beaucoup à dire mais les deux heures du film ne suffisent pas. On a parfois l’impression que « Le testament d’Ann Lee » ouvre beaucoup de pistes thématiques mais sans les clore.
Les décès de ses enfants et les relations sexuelles imposées en plus d’une fascination pour Dieu semblent être la cause des choix de « Mother Ann », comme l’appellent ses adeptes mais rien n’est vraiment expliqué, ce qui n’est pas forcément un tort. En revanche, les séquences chantées (à contrario de celles dansées) cassent la tonalité de l’ensemble et paraissent sortir de la version comédie musicale édulcorée du film. L’ambiance étant plutôt sombre et tragique, elles dénotent. Voilà donc un film peu commun, difficile à digérer, mais dont on ne peut nier les nombreuses qualités notamment formelles et un côté totalement authentique et unique.
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