Venez, venez, pauvres ouailles, secouer vos petits corps au son de la voix divine de la Fille revêtue du Soleil avec la Lune à ses pieds !
En 2026, ce serait forcément compliqué d'accepter une telle invitation, tout juste auriez-vous la politesse de suggérer à la personne vous la proposant de gober un baril de barbituriques mais, à la fin du XVIIIème siècle, dans une société paralysée par la froideur de la religion anglicane, celle-ci vous serait sans doute apparue comme une échappatoire inespérée pour exprimer votre dévotion.
Au sein de cette Angleterre rigide où la Femme n'est définie que par le regard des hommes, soit en tant qu'objet de plaisir soit par sa fonction matricielle d'enfanter, Ann Lee n'a jamais trouvé sa place. Dégoûtée par les plaisirs de la chair depuis sa plus tendre enfance (avoir les ébats de ses parents sous le nez chaque nuit n'aide pas), la jeune fille a bien essayé de s'assimiler au modèle social pieux que l'on attendait d'elle en se mariant ou en aidant charitablement les autres à travers son rôle d'infirmière mais, réduite à un simple moyen d'assouvir les désirs de son époux et fragilisée par son incapacité à donner la vie (quatre enfants, morts-nés ou après seulement quelques mois d'existence), Ann Lee n'a manifestement plus la vocation de participer à ce schéma tout tracé et va heureusement trouver une autre voie afin de proclamer son amour pour Dieu, celle des Shakers.
Spin-off du protestantisme, ce groupe religieux exprimant sa foi dans des espèces de transes collectives, va devenir à un tel point une lumière dans le monde d'Ann Lee que celle-ci va finir naturellement par en être elle-même son phare irradiant, sa leader et prophétesse, après avoir subi un calvaire sous forme d'emprisonnement/internement forcé qui la conduit à avoir tout plein de rêveries touchées par la grâce de Dieu. Contrite par cette Angleterre trop limitée sur elle, elle décide de partir en direction du Nouveau Monde avec ses pairs, terre promesse de liberté religieuse et de nouveaux convertis en devenir...
Quel film ! Après "The Brutalist", Brady Corbet et sa compagne Mona Fastvold inversent cette fois les rôles, avec madame à la réalisation et monsieur en tant que co-scénariste à ses côtés, pour un film partageant l'ascension d'un personnage parti en Amérique en quête d'idéal à ses aspirations étouffées par son pays d'origine (et qui s'y cassera forcément les dents à un moment ou à un autre) mais bien sûr très différent par son approche d'un culte bien réel, menée par son héroïne littéralement possédée par ses croyances nourries des affres de son existence.
Le résultat est impressionnant, avec cette idée incroyable de Mona Fastvold de faire du modus operandi si particulier de transes collectives de cette dérive religieuse (secte ? Le film le laisse intelligemment à notre libre appréciation, la phase de la traversée de l'Atlantique a suffi à faire pencher la balance) des séquences de comédie musicale tels des tableaux de l'époque prenant soudain vie comme un enchantement sous nos yeux.
En plus d'une direction artistique à se damner en ce sens (les premières prières collectives sont absolument folles, nous emportant viscéralement dans ces "danses" sans fin), "Le Testament d'Ann Lee" joue à fond la carte du paradoxe où ce culte, fondée sur le refus de succomber au corps de l'autre, devient justement celui qui traverse les corps de ses adeptes, les anime, les secoue et les transforme en chorégraphies en communion tout aussi hypnotisantes qu'originales à l'écran.
Au milieu de tout ça, Amanda Seyfried livre ce qui est juste une des performances de sa vie, mettant en valeur une large partie de l'éclectisme des talents de la comédienne en "illuminée lumineuse" guidée par sa foi et le rôle qu'elle pense y tenir pour amener les autres à embrasser sa destinée (encore plus dommage que "La Femme de Ménage" soit le film qu'une très large public retiendra d'elle parmi ses prestations de ces dernières années, Ann Lee aurait dû lui valoir une pluie d'Oscars).
Si le récit épouse un chemin connu de montée en puissance qui ne peut qu'inévitablement rencontrer une adversité fatale pour y mettre un terme, il est totalement transcendé par la vision finement pensée d'une réalisatrice se calquant sur la ferveur irrésistible qu'entraîne son héroïne sur ses adeptes, faisant de la durée conséquente de 2h17 de ce magnifique OFNI une espèce de bulle temporelle secto-dansante qui défie le cours de temps pour filer à la vitesse de l'éclair...
Et, aussi, qui nous laisse bien entendu sur la pire des épreuves pour Ann Lee, celle où la liberté de croyance qu'elle pensait inébranlable se prend en plein dans l'oeil le regard violent d'autres dévots majoritaires ne la jugeant que sur la marginalité de sa pratique et bien décidé à la faire taire. Superbement construite (son titre "Le Testament de..." le signifie d'ailleurs bien), sa conclusion n'en sera que d'autant plus forte sur la question de savoir ce qu'est l'héritage d'un culte si intense autour d'un seul être pour les membres laissés seuls après son départ, face au vide de leurs existences respectifs (l'ultime réplique de Thomasin McKenzie est tout simplement parfaite).
Un grand film sur la foi aveugle, sur un personnage fascinant, avec une actrice lancée dans un numéro d'exception et dotée d'une approche en complète adéquation avec son propos pour le renforcer à son paroxysme. Osons-le dire, Mona Fastvold a encore fait mieux que son conjoint Brady Corbet et son "The Brutalist". Et ce n'était pas une mince affaire.