Avec Ceux qui comptent, Jean-Baptiste Leonetti signe une tragi-comédie portée par une héroïne en résistance aux accents méta-cinématographiques. Rose, incarnée par Sandrine Kiberlain, lutte sur tous les fronts : contre la précarité, contre la solitude d’une mère élevant seule ses trois enfants, contre sa propre vulnérabilité et, plus encore, contre la brutalité du réel. À cette réalité implacable, elle oppose une fiction personnelle faite d’omissions et d’inventions — à l’image du Guido imaginé par Roberto Benigni dans La Vie est belle (1997).
À travers Rose, Leonetti interroge le pouvoir du cinéma lui-même. Le film se déploie comme une mise en abyme du geste créatif : la mise en scène d’abord, avec cette magnifique scène inaugurale de courses, ou l’agencement des plats dans un acte de composition pour cette ancienne cheffe ; le décor ensuite, lorsque les murs colorés font de l’hôtel un tiers-lieu ; les costumes, tel celui récurrent du pilote de ligne ; le scénario enfin, lorsque Rose s’invente un compagnon pour déjouer les contrôles des services sociaux. Jusqu’au casting, puisqu’elle « recrute » Jean, interprété par Pierre Lotin. Par ses dispositifs, le processus créatif est au cœur d'un acte de résistance et de survie.
Ici, il n’y a pas l'intention programmatique que pouvaient avoir des films comme Ma Vie après moi (Isabel Coixet, 2003) ou Sans plus attendre (Rob Reiner, 2007). Le film et les personnages avancent à l’instinct. Ils composent une narration de combat — un combat pour la vie — et on retrouve un souffle social et humaniste qui évoque le grand cinéma populaire italien.
L’alchimie naît de l’excellence d’un casting au diapason. On croit à cette rencontre improbable parce qu’une foi profonde en l’humain circule à l’écran. Sandrine Kiberlain incarne Rose avec une générosité lumineuse qui ne cède jamais face à l’adversité. Pierre Lottin compose un Jean minéral, presque sauvage, mais intègre et prêt à aimer. Son chemin est celui du spectateur qu’il faut aller chercher pour l’entrainer dans le récit et une forme de folie. C’est là que le film devient contemporain : Jean est convoqué à la vie, à l’inattendu et à l’engagement au-delà du détachement désespéré qu’il affiche au départ. Entre Rose et Jean, un lien ténu de séduction affleure, mais c’est surtout un lien de consolation partagée qui se tisse. Face à eux, Louise Labèque, Alexis Rosenstiehl et Alma Ngoc donnent chair aux enfants, incarnant avec justesse leur inquiétude et leur ambivalence, entre doute et adhésion à l’histoire que leur mère invente pour les protéger.
De cette tension naissent de très belles scènes : celle du grand cerf, celle d’un bus que l’on convainc de faire demi-tour, celle de confidences fragiles autour d’une bouteille de vin. Les portes y jouent un rôle symbolique : on les ferme pour mieux ouvrir d’autres espaces, d’autres possibles.
Attention, Ceux qui comptent est un film généreux et ambitieux qui pourrait surprendre une France un peu perdue mais prête à retisser ses liens et ses attachements et à réinventer ses engagements.