Tout le monde parlera d'un somptueux noir et blanc, d'une caméra filmant amoureusement l'émouvante idylle de Meursault & Marie sur ces plages algériennes écrasées de soleil et saignées des populations autochtones dès 1830 par la politique coloniale des deux Restaurations qui y a exporté sans vergogne tous ses poncifs culturels et leurs vertus cardinales afin d'y justifier leurs profits...La facture esthétique du film de François Ozon en appelle effectivement aux plus grands. Voilà pour la forme.
Le fond n'en est pas moins l'acteur majeur : Meursault, "Etranger", "Antéchrist", semble avoir sous l'effet d'on ne sait quel Hasard, s'être rendu lui-même exsangue ainsi que son langage ou que l'expression de ses émotions, de toutes les idées reçues et attendues de par la bienséance de la Doxa coloniale majoritaire. Les années de genèse propres à l'écriture de Camus ne vont-elles pas d'ailleurs de 1938 pour l'ébauche à 1942 pour la publication, c'est-à-dire à la période même où le territoire culturel français est-lui même menacé d'expropriation par l'occupant nazi ?
Mieux, n'assiste-t-on pas à une véritable Transfiguration au sens que l'on put donner au drame Chrétien de l'époque Baroque, quand le Ciel et la Terre complexifiaient de volutes diaboliques le canon de leur communication, réglée sur la seule Liturgie vaticane fondatrice DU SENS et dont la philosophie de l'ABSURDE serait devenue l'un des antidotes.
La scène d'apothéose, magnifiquement scandée, où s'opposent dans le clair-obscur de la geôle, Benjamin Voisin et Swann Arlaud n'est-elle digne du Saint-Genest de Jean Rotrou? Car à la différence d'un exorcisme, les deux rôles se floutent mutuellement, se fondent et se confondent. En découle une rédemption toute physique, en pleine osmose entre la Création et le Condamné dont le tort, comme l'énonce Marie Cardona, fut de ne dire jamais que la vérité et sans doute d'ignorer aussi l'immense susceptibilité de la Pupille Humaine aux intimidations pénétrantes du faisceau lumineux ...
Pupille, Christ de l'oeil, comme le chante l' Apollinaire de Zone...
Père fondateur de l'Existentialisme européen, Kierkegaard n'avait-il inauguré et illustré dès l'ère post-napoléonienne, cette même "écharde dans la chair" résultée de l' ABSURDE geste d'Abraham? Incise métaphorique, à n'en pas douter mais encore et surtout ultime remède à la cécité quand le centurion du Golgotha transperça de sa lance le flanc de l'Autre Condamné en proférant pour Rome le Blasphème idolâtre de la Passion selon le Juif Jésus, Homme-Dieu selon Marc et Matthieu, Homme Juste selon Luc, demeuré plus fidèle à la source juive, Roi des Juifs dont surgira l'Esprit de Vérité selon l'Evangile de Jean et son messianisme du Paraclet. Ainsi se résoudrait alors l'équation selon Meursault, Esprit de Vérité et Fils de l'Homme déconstruisant le SENS pour qu'advienne enfin une Justice capable d'accomplir l'Ecriture, c'est à dire de reprendre à César la terre promise à Abraham ainsi qu'à sa double descendance... Ne lit-on pas aussi en filigrane une anamnèse des colonialismes et des diasporas ainsi engendrées dont la moindre n'est pas celle de l'Ecriture, afin qu'elle pût s'accomplir avant l'Apocalypse, par l'ouverture de son septième sceau ?
Cette fois encore François Ozon semble avoir à en découdre autour du fameux dilemme entre Dogme et Foi, entre le Sacré et les ambiguïtés profanantes de certains hommes de Dieu. Il nous en livre un ouvrage filmique et un commentaire littéraire de l'Etranger d'Albert Camus que je qualifierai de véritable Joyau!
N'en contribue-t-il pas à l'ouverture de ce septième sceau qui hantait aussi Ingmar Bergman et couvait déjà chez les Alchimistes du Grand Oeuvre, également proies de l'Inquisition catholique et romaine?