L’indifférent
Depuis 1999, François Ozon, c’est « Monsieur 1 film par an ». Et très souvent pour le meilleur. Voici donc la cuvée 2025, avec cette adaptation du best-seller d’Albert Camus. Faut-il tout de même rappeler le sujet ? Pour les plus jeunes d’entre vous, ou certains et certaines qui n’auraient pas lu ce chef d’œuvre : Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d’une trentaine d’années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collègue de bureau. Puis il reprend sa vie de tous les jours. Mais son voisin, Raymond Sintès vient perturber son quotidien en l’entraînant dans des histoires louches jusqu’à un drame sur une plage, sous un soleil de plomb…Ce film a été présenté en avant-première mondiale lors de l’édition 2025 de la Mostra de Venise. Une pure merveille signée Ozon qui a su ne pas oublier Camus et ses personnages sublimés par un noir et blanc somptueux et une distribution en état de grâce.
Avec le Petit Prince et Voyage au bout de la nuit, ce texte compte parmi les plus lus au monde. Et pourtant ! Jugé difficile à adapter, le roman de Camus n’a effectivement été porté qu’une seule fois à l’écran en 1967 par Visconti… sans succès malgré les présences de Mastroianni, Anna Karina, Bernard Blier et Bruno Cremer. C’est sans doute la conséquence du personnage central qui est tout sauf sympathique. Maussade, médiocre, taiseux, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne provoque pas naturellement l’empathie. Il est donc plus que casse gueule de raconter à l’écran l’histoire de ce type de personnage. Force est de constater que Ozon réussit à reproduire le vide à l'écran, l'étrangeté à soi-même voire l'absurde qui planent sur cette histoire. On trouverait presque à Meursault, une certaine forme de liberté, lui qui par son étrangeté aux sentiments attendus, se positionne au-delà de toute convention sociale : cette liberté sans pareille de l'inconnu au sein de la foule. Et surtout, le soleil, si cher au romancier, devient ici, grâce aux somptueuses images, un personnage à part entière. Il s’infiltre partout, dans la chambre mortuaire, à travers le disque baigné de lumière de la rencontre amoureuse, jusque dans la cellule du condamné… Tout simplement admirable.
Le casting s’élève au niveau des hautes ambitions du cinéaste. Benjamin Voisin, - décidément un grand acteur -, campe l’anti héros détestable avec un talent tout particulier. Il est entouré par Rebecca Marder, Pierre Lottin, Denis Lavant, Swann Arlaud, Christophe Malavoy, Nicolas Vaude, Jean-Charles Clichet, Mireille Perrier… tous impeccables. A noter le choix de François Ozon avec Killing an arab de The Cure pour le générique de fin. En rappelant que, si le roman de Camus commence par le célèbre Aujourd’hui maman est morte, la première parole prononcée par Meursault dans ce drame n’est autre que j’ai tué un arabe. Ce film est une merveille et donne envie de lire ou relire encore et encore le chef d’œuvre de Camus qui écrivit dans Le Mythe de Sisyphe : Le nombre de mauvais romans ne doit pas faire oublier la grandeur des meilleurs.