Ne faisons pas semblant d'ignorer L'Étranger de Camus, c'est l'un des premiers romans français les plus lus au monde. Impossible de spoiler ici ! L'intéressant est de voir ce que ce cinéaste (Ozon) en a fait - quelqu'un en avait déjà fait un film en 1967 (Visconti), mais sans avoir le droit de s'écarter du roman.
Le roman (sur le fond) tient du génie, car cette "tendre indifférence du monde" (l'absurde), pur concept à l'époque du roman, est une véritable vision du monde d'aujourd'hui. Mais l'auteur du film en a fait un film d'époque (on est bien à la veille de la seconde guerre mondiale, en Algérie française, avec ses voitures, sa mode vestimentaire). Des spectateurs apprécieront cela, mais ce monde d'aujourd'hui, tellement entendu dans la bouche du personnage, tellement absurde, demeure un effet de notre propre réflexion.
D'ailleurs, le noir et blanc du film était-il une bonne idée ? Ça donne une touche d'avant guerre. En revanche, ça enlève la possibilité de faire de la lumière du ciel et de la nature un acteur à part entière, acteur clé dans le drame sur la plage, sous le soleil de plomb, qui fera basculer l'étrange Monsieur Meursault.
L'Étranger est un extraterrestre, pas Terminator mais presque ! Il fait peur car il est des nôtres (pas de l'extérieur). Le personnage est typiquement un sociopathe tel qu'on le définit aujourd'hui. D'où son impression de vivre dans un monde absurde. Mais il aime faire des choses (l'amour, nager, boire, manger, fumer), il n'est pas dépressif. C'est juste qu'il ne sait pas dire qu'il aime (aime-t-il ?), il peine à sourire, il ne pleure pas, il sera guillotiné pour cette raison. En cela, il est authentique d'ailleurs, c'est un véritable héros, il ne joue pas, il ne ment pas, il est sûr de tout (au point qu'un curé en sera effaré - excellent moment du film). Ça, c'est extrêmement bien traité par le film, on finit par être très ému par le personnage condamné, emprisonné, négligé (alors qu'on n'éprouve rien avant)
Mais deux choses nous interpellent. D'abord, l'Étranger, qu'on imagine frêle, est joué par un Benjamin Voisin bodybuildé, c'est étrange -pour le coup ! Est-ce pour rendre la masculinité coupable de quelque chose chez ce personnage, qui d'ailleurs fait "étrangement" copain copain avec un autre personnage à la masculinité plus que détestable (joué par l'excellent Pierre Lottin) ? Ensuite, l'absurdité du drame sur la plage n'est pas aussi claire chez le cinéaste : le scénario laisse supposer la préméditation du colonialiste (et non le fait du hasard) ; et la caméra montre même un trouble homosexuel.