L’étranger de François Ozon
Je suis allée voir le film comme on retourne sur un lieu de sa jeunesse, avec curiosité, en ayant en tête quelques images fortes et le souvenir d’une incompréhension. Étais-je trop jeune pour saisir toutes les subtilités de cette histoire ?
Comme beaucoup, j’ai lu le livre au collège ; j’avais apprécié son étrangeté et plus encore les analyses que nous en avions faites en classe, encouragés par une bonne prof de français, qui permettait d’en avoir une approche littéraire et “philosophique� stimulante.
Ce roman, à l’inverse de beaucoup de personnes que je connais, ne m’avait pas laissée de marbre en raison de la complexité des thèmes abordés (l’absurdité de la vie, l’indifférence, l’illusion que le monde à un sens etc…) mais la psychologie de Meursault ainsi que la motivation de son acte restaient opaques, réfractaires à une interprétation satisfaisante.
Difficile d’aimer un personnage qu’on ne parvient pas vraiment à comprendre, malheureux, auquel l’identification est quasi impossible.
Je n’ai jamais ressenti le besoin de le relire, à l’inverse de La peste par exemple où il n’est question que d’humanité.
Et, j’avais complètement oublié l’existence de Marie (sublime Rebecca Marder que n’importe quel être humain souhaiterait adorer une vie entière ! ).
Ozon en faisant le choix du noir et blanc et celui d’acteurs très (trop?) photogéniques nous offre un film très esthétique qui s’explique, je crois, par l’intention de montrer, par contraste, l’absurdité du protagoniste à renoncer au charme et à la beauté du monde. Le réalisateur le présente comme un être sensuel, sensible aux sons d’Alger (appel à la prière, bruits de la rue), à l’observation de la vie de ses congénères, aux étreintes charnelles avec sa compagne et aux plaisirs de la baignade.
Mais Meursault n’est habité par rien. Il vit dans un présent perpétuel (il n’a pas d’ambitions professionnelles, ne voit pas l’interêt du mariage mais veut bien se marier) et semble ne se souvenir de rien. Il flotte dans un vide existentiel.
Le film parvient très bien à nous faire ressentir la solitude et même l’absence de mémoire affective de Meursault. Marie dit qu’il ne ment jamais et parle peu mais que ressent-il ? Il est incapable de dire si il aime sa compagne.
Il ne se défend pas lors de son procès, pire il ne montre aucun remord, aucun sens moral. Il évoque le soleil pour justifier son acte, un soleil de plomb accablant, écrasant.
Oui, il est écrasé, coupable ontoliquement ainsi qu’il le dit à l’aumônier dans sa cellule : “nous sommes tous coupables� Mais de quoi ? Est-il coupable de vivre ? Il ne parle jamais de sa mère morte, celle qui lui a donné la vie, ce sont les autres qui en parlent, lui n’a qu’une photo d’elle et pourtant sa présence (absence) imprègne tout le film.
Il demeure bien des interrogations au sujet du meurtre de l’Arabe sur la plage. Le film ne peut y répondre mais aujourd’hui je vois en Meursault un être profondément pathologique, obsédé par la mort (l’incipit du livre est “Aujourd’hui, maman est morte� qu’Ozon a remplacé par “J’ai tué un arabe “) et finalement absorbée par elle, comme s’il l’avait toujours méritée.
Car enfin qui Meursault tue t-il vraiment en passant à l’acte : est-ce l’étranger en lui-même ? Le Meursault qui vit sans se connaître ? Est-ce un père symbole du principe d’autorité?
Et si, au fond, il cherchait qu’on lui accorde la mort que lui-même ne peut se donner.
Bon, je m’égare…
En tout cas, je suis reconnaissante à Ozon de laisser au film sa part de mystère et de m’offrir l’occasion de m’interroger à nouveau sur cette question en rien… absurde !