"L’Étranger" de François Ozon paraissait être un pari un peu trop risqué. Vouloir adapter un tel monument de la littérature semblait complexe, surtout au vu de ses thématiques si particulières. Pourtant, le réalisateur s'est plongé à corps perdu dans ce projet, et en ressort avec une adaptation d'une très grande qualité. Son objectif était clair : venir nous immerger le plus possible dans l'esprit de notre personnage principal. Dans un premier temps, l'idée est de rester fidèle à la temporalité de l'original, nous sommes donc replongés dans le contexte de l'époque. Cette approche commence dès l'introduction, avec un enchaînement des anciens logos des producteurs du film, mais aussi via une présentation "journalistique" à l'ancienne de la situation en Algérie. Puis, le style du long-métrage se dévoile par une sobriété très appuyée. Le premier choix intéressant est de proposer du noir et blanc, ainsi qu'un ratio d'image digne de l'époque. Et honnêtement, le rendu est vraiment bien géré, François Ozon maîtrisant parfaitement ce style. La photographie réussit à correctement faire ressortir les contrastes, la lumière étant réellement travaillée comme un film de l'époque. Visuellement, le projet est donc magnifique à regarder, en plus d'être en accord avec le manque de vie de notre héros. En effet, c'est à ce niveau que le projet allait devoir prouver, la narration du roman étant très complexe à retranscrire. Cette dernière était écrite à la première personne, et mettait surtout en avant le manque d'émotions de Meursault. Comment donc réussir à amener ce point de vue en "je" dans un long-métrage ? Mais également, comment réussir à nous faire embarquer dans une histoire où le personnage principal ne ressent aucune des émotions basiques à l'image que transmet le héros d'un film ? À cela, François Ozon a trouvé la meilleure des réponses : le silence. Dans sa première heure, le récit est empreint d'une atmosphère très vide, avec peu de musiques et peu de dialogues. Par ailleurs, il choisit une approche très factuelle dans son montage, en nous montrant Meursault aller au travail, puis marchant dans la rue, ou encore au restaurant, comme pour symboliser la routine très plate et banale de ce jeune homme. Ici, l'idée est de retranscrire le vide que ressent notre héros par la mise en scène, en acceptant le fait de laisser de longs moments de silences. Certes, cette idée va clairement en laisser certains sur le carreau, car le rythme n'est pas des plus soutenus, bien au contraire. Mais cette approche permet de véritablement nous sentir au plus proche de notre héros, non pas par attachement, mais par compréhension. Clairement, nous n'allons jamais nous attacher à lui, car il n'a rien pour l'être. Benjamin Voisin est d'ailleurs parfait dans son rôle, car il réussit à retranscrire son détachement de la meilleure des manières. Cependant, ce choix de réalisation nous fait immédiatement comprendre qui il est : c'est un héros factuel, qui ne se laisse jamais prendre par ses émotions. Et à mon sens, c'est cette entrée en matière qui va permettre la bonne tenue de la seconde heure. Celle-ci sera beaucoup plus bavarde, et nous permettra donc de poser les réelles thématiques du film.
Certes, ce jeune homme est coupable d'avoir tué, mais que sommes-nous réellement en train de juger ? Son acte ? La personne ? Les deux ? La séquence de procès est d'ailleurs parfaite pour cela, avec une belle gestion de la rhétorique des avocats, pour bien nous montrer la complexité de la situation. J'ai d'ailleurs beaucoup aimé que la situation de l'Algérie française soit mise en parallèle de cela, pour renforcer le thème de l'humanité face à autrui. Tout cela prenant fin dans des dernières minutes de grande qualité, que ce soit dans cette confrontation avec l'excellent Swann Arlaud, ou dans cette dernière scène (la seule à être éloignée du point de vue du héros) qui nous laisse sur une note particulièrement amère.
Réussissant donc à développer la personnalité très atypique du héros, dans une réalisation de grande qualité, et en nous faisant réfléchir sur un bon nombre de thématiques différentes, le film est une réussite. Il est une adaptation très réussie qui, même si elle n'est clairement pas la plus accueillante à regarder pour un public lambda, reste probablement la manière la plus intéressante à employer pour respecter au mieux l'original. Pour conclure, une expérience assez déroutante.