Ah, s’il existait un appareil capable de mesurer le potentiel de talent d’une personne… À quel point je souhaite cela, Dieu seul le sait !
S’il y en avait un, tant d’artistes, de personnalités remarquables resteraient au sommet jusqu’à leur dernier gün. Vous aussi, sans doute, tombez parfois dans cette mélancolie : quelqu’un qui avait grandi dans vos yeux par ses écrits, son action politique, finit par commettre des actes si pitoyables qu’on ne peut s’empêcher de pousser un soupir de regret jusqu’au ciel.
Cela m’est arrivé il y a deux jours, en regardant L’Étranger de François Ozon.
Mais avant d’expliquer pourquoi, clarifions un peu ce que j’ai dit plus haut.
Un ancien récit oriental raconte que, dans un pays, un jour, le peuple se rassemble pour choisir son roi. Comme la société n’était pas encore développée et qu’il n’y avait pas de fraudeurs électoraux, le principe de sélection était simple : on plaçait un petit anneau en hauteur et on disait : "Que celui dont la flèche traverse cet anneau devienne notre souverain. " Les archers les plus habiles tentent leur chance, sans succès. Alors un homme ordinaire présent sur les lieux tire sa flèche… et réussit. Les applaudissements se succèdent, et, puisqu’il n’y avait pas de fraudeurs électoraux, on respecte la règle : il devient roi.
Le roi développe le pays d’une manière sans pareille ; en politique étrangère, il remporte victoire après victoire ; dans le cœur du peuple, il bâtit une forteresse d’amour. Les jours passent ainsi. Lors de l’anniversaire de son accession au trône, le vizir lui dit :
"Majesté, le peuple compose des légendes sur la compétence qui vous a conduit à la victoire. Ils restent bouche bée en évoquant l’adresse avec laquelle vous avez traversé l’anneau. Maintenant, ils souhaitent voir à nouveau cette prouesse, afin que la nation soit nourrie spirituellement pour les cinq prochaines années. "
Le roi répond :
"Non, vizir, cela n’arrivera pas. "
Le vizir demande :
"Pourquoi, ô lumière du monde ?"
Le roi dit :
"Parce que c’était un hasard, non un talent. Ce hasard m’a offert une fonction magnifique, une légende. Pourquoi prendrais-je le risque de m’en montrer indigne et d’insulter ce même hasard ?! "
Cette histoire est un bel exemple de juste évaluation de son propre talent. À part de très rares individus, pour la majorité, le talent, la gloire, la chance ne sont pas éternels. Ils viennent, planent un moment au-dessus de vous, puis s’en vont. Certains le voient et le savent, d’autres en restent inconscients. Il n’y a aucune raison d’en souffrir. L’entêtement n’a pas sa place. Comme un vieillard qui s’habille, plaisante et parle comme un jeune devient ridicule, de même, lorsque ces dons s’envolent mais que vous continuez à agir comme s’ils étaient toujours vôtres, vous vous transformez en tragicomédie.
C’est vrai en politique, en littérature, comme dans la vie quotidienne.
François Ozon fait partie des trois ou quatre réalisateurs contemporains dont j’ai vu toutes les œuvres. Il possède un grand goût, une grande intelligence. L’Étranger, toutefois, marque son déclin. Sans vouloir blasphémer, peut-être a-t-il contracté cette maladie qu’est la "sagesse tardive",, espérant qu’en abordant une œuvre si lourde, un peu de la gloire de Camus rejaillirait sur lui. Mais c’est raté.
Comparer romans et films n’est pas juste : ce sont des œuvres différentes. Pour moi, un film doit rester fidèle à l’esprit du livre, mais offrir au spectateur un plaisir que le roman ne peut pas donner, ouvrir un nouvel horizon. Dans L’Étranger d’Ozon, rien de tout cela n’existe. Le film est écrasé sous le roman, aplati.
Personne ne lira le roman après avoir vu ce film. C’est dire combien la présentation est faible.
Voilà pourquoi j’ai écrit au début : si cet appareil existait, et si notre monsieur l’avait utilisé, il lui aurait dit :
"Monsieur, vous avez atteint le maximum de ce que vous pouviez faire. Arrêtez-vous. Désormais, ce sera la descente."
Et l’affaire aurait été réglée.
Hélas, cet appareil n’existe pas encore. Mais il existera.