J’avoue avoir été surpris des nombreuses critiques dénonçant le mélodrame en découvrant « Woman and Child », un film proprement époustouflant, dérangeant, et oui : émouvant.
Quelque chose me perturbe dans l’idée reçue qu’un film politique ne puisse pas aller chercher, avec une efficacité certaine (deux gros mots!), une émotion conséquente, et en quoi activer des mécanismes d’empathie serait d’emblée une grossièreté.
Chez Roustaee, ce n’est pas la volonté de faire pleurer dans les chaumières qui l’a animé jusqu’ici dans sa jeune filmographie, on le sait : « Leila et ses frères » pouvait nous faire croire au mélodrame mais se drapait plutôt d’un romanesque tout littéraire, et néanmoins politique. Le problème de Roustaee est probablement d’arriver après la longue formule Farhadi (la roue de Farhadi, j’oserais dire), et d’être un jeune cinéaste très doué et vite adoubé, de par sa grammaire cinématographique, et de par son acuité politique et psychologique. Soit deux choses qui effraient comme un épouvantail d’arrogance ou une maîtrise suspecte, d’autant plus que cela s’inscrit dans un cinéma dont la volonté première n’est pas poétique.
Justement la psychologie, vieux démon du cinéma me dit-on, n’est pas toujours l’ennemi du bien. Roustaee n’est pas un cinéaste punitif et moralisateur, et encore moins le cinéaste du martyr féminin. A l’évidence « Woman and Child » confronte une idée sèche et alarmante de ce qu’une femme peut vivre dans la société iranienne d’aujourd’hui, mais il ne lui fait pas porter le masque unifié de la victime.
En fait, et c’est là où le film est puissant et politique, c’est que le portrait qui est fait de cette femme n’est pas simplement soumis aux embûches qui s’accumulent au premier regard. Mahnaz devient petit à petit une figure vengeresse dont la nécessité de justice équivaut à être une citoyenne dans ce monde. Pendant un temps, on peut croire que l’engrenage est (virtuosement) programmé par Roustaee : pauvres femmes succombant systématiquement aux sales types, et comment l’organisation d’une société corrompue et violemment patriarcale en porte la responsabilité. Oui, mais : plus le film avance et fait sentir sa longueur, plus il devient le flambeau d’un personnage devenu ange exterminateur. Il
n’y a qu’à voir comment l’actrice principale (Parinaz Izadyar) y joue génialement de son regard : plus le film se déroule, plus ses yeux deviennent noirs et haineux. Son visage se durcit, sa douceur se pétrifie, son feu intérieur déborde et explose.
La psychologie est là, justement à plein feu : elle ne débouche que sur une ambiguïté, ce qui est je crois le propre d’un regard nuancé et d’une véritable profondeur identitaire.
Le plan final, à la fois doux et cruel, ne dit rien d’autre.
Entre temps, le film aura mis en scène avec une force émotionnelle peu commune, le combat d’une intégrité et d’une dignité à retrouver. Et je crois qu’être remué dans ses tripes et dans ses larmes par un film qui regarde le monde bien en face, est probablement le gage d’un grand talent qui a enfin éclôt.
L’ange exterminateur, Mahnaz, est un personnage de cinéma inoubliable, aussi parce qu’il n’est pas qu’un personnage mais une conscience collective mise à l’épreuve de notre intelligence émotionnelle, et non d’un système pré-établi. Enfin, signe de sa jeune sagesse, Roustaee nous montre que le simple regard d’un enfant peut avoir la puissance du pardon et de la justice.
En cela « Woman and Child » est, me semble-t-il, un grand film.