Salvation
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Yves G.

1 875 abonnés 4 107 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 3 septembre 2026
De nos jours peut-être, au fin fond de l’Anatolie, deux clans s’affrontent. Les Hazaran regroupés autour d’un piton rocheux ont, à la demande de l’État turc, participé à la lutte contre les « terroristes » et s’estiment bien mal payés en retour. Car les Bezari, qui possèdent les champs mis en valeur plus bas dans la vallée par les Hazaran, souhaitent les en expulser. Le leader des Hazaran, le cheikh Ferit, redoute l’escalade et appelle ses partisans à la modération ; mais le propre frère du cheikh, hanté par d’inquiétantes visions nocturnes, fomente une révolte.

Il y a trois ans était sorti en France, après sa projection à Cannes l’année précédente dans la section Un certain regard, "Burning Days" du turc Emin Alper. Ce polar poisseux ne m’avait qu’à moitié convaincu. En voyant la bande annonce de "Salvation", j’ai eu l’impression que son réalisateur avait tourné le même film : mêmes décors anatoliens austères et impressionnants, même ambiance étouffante, mêmes enjeux…

Pour autant, s’il a le même parfum (et si donc il faut vivement le recommander à ceux qui ont vu et aimé "Burning Days"), "Salvation" m’a semblé beaucoup plus intéressant. Raison pour le recommander à tous ceux qui n’ont pas vu "Burning Days"…. et à ceux qui l’ont vu et qui ne l’ont pas aimé. Bref….

"Salvation" en effet ne se limite pas à évoquer la Turquie et ses âpres guerres de clans (le scénario est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le sud-est du pays en 2009). Il touche à l’universel. Il rappelle les tragédies grecques – un comble pour un film turc ! Il évoque comment naît une révolte puis une guerre causée par des hommes qu’aveuglent la peur et la superstition.

Et il y réussit parfaitement. "Salvation" prend le temps – il dure deux heures – de laisser monter la tension. Quasiment sans sortir du village – le film aurait, selon moi, eu plus de puissance encore si, comme dans "Le Rivage des Syrtes", il n’avait jamais montré les Bezari et les avait seulement décrits comme une menace lointaine et peut-être fantasmée – il accumule au fur et à mesure toutes les pièces menant l’intrigue à sa conclusion inéluctable.

Une scène m’a particulièrement impressionné. Elle se situe aux deux tiers du film environ (attention spoiler). Elle montre comment le cheikh Ferit perd le pouvoir et comment son frère Mesut le lui prend. Tout se joue en une seule séquence pendant laquelle l’autorité du cheikh ploie tandis que celle de son frère croît en jouant sur les peurs et les haines de ses coreligionnaires.

Comment le film aurait-il dû se finir ? Certes, sa dernière image est marquante voire inoubliable. Mais je me demande si "Salvation" n’aurait pas eu plus de force encore s’il s’était arrêté cinq minutes plus tôt, à la fin de la harangue exaltée de Mesut.
islander29

1 044 abonnés 2 709 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 2 septembre 2026
Un film qui a quelque chose de fascinant, vraiment, à tous les niveaux, que ce soit la lumière, la photographie, le montage, les dialogues, la rhétorique de la violence, à la fois dérangeant et poétique, que ce soit la direction d’acteurs et la musique, on est happé par l’histoire, par l’image, le mouvement des uns et des autres. Bref un film que vous n’oublierez sans doute pas, et dont le message a quelque chose de vraiment très inquiétant, la haine entre deux villages. Je dirais même ce film BRILLANT,, Emin Alper, le réalisateur, un nom à retenir. À voir d’urgence.
Ufuk K

627 abonnés 1 759 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 6 septembre 2026
"Salvation" récompensé à la Berlinale cette année (Grand Prix du Jury de l'Ours d'Argent) est un thriller dramatique pertinent. Le réalisateur turc Emin Alper, dont j'avais apprécié le précédent film "Burning Days", s'est inspiré d'un fait réel pour signer une œuvre actuelle. À travers un récit traitant de fanatisme, de manipulation des masses et d'escalade de la violence, il dresse un miroir percutant de la Turquie contemporaine, Le tout soutenu par une distribution convaincante.
Direct-actu.fr

402 abonnés 558 critiques Suivre son activité

3,0
Publiée le 30 août 2026
Salvation installe une mécanique où la peur finit par fabriquer ce qu'elle prétend seulement anticiper. Dans cette communauté isolée, l'hypothèse d'une attaque modifie progressivement les comportements, la rumeur devient certitude et chaque événement est relu comme une preuve supplémentaire. C'est le principe même de la prophétie autoréalisatrice : les personnages agissent selon une menace supposée jusqu'à créer les conditions de l'affrontement. Le doute ne protège plus, il devient suspect.

Un film qui dévoile les dangers quand un groupe finit par être isolé et en confrontation directe avec un autre. Les personnages sont comme habités et en transe, ils ne vivent plus que pour le combat et une forme de religion. Salvation montre comment la peur et la paranoïa peuvent progressivement abolir le discernement individuel au profit d'une logique collective. L'autre n'est bientôt plus un voisin ou un semblable, et devient la cause supposée de tous les malheurs, celui qu'il faudrait combattre pour retrouver la paix et la prospérité. Le groupe se persuade alors que sa violence est légitime, nécessaire et morale. C'est ce reversement qui en fait un film glaçant : personne ne se pense mauvais. Ici, chacun trouve une raison supérieure pour justifier l'injustifiable, jusqu'à partager les mêmes peurs, les mêmes certitudes et presque les mêmes rêves. L'ennemi finit par donner au groupe sa cohésion, tandis que le combat devient sa seule manière d'exister.

Le phénomène devient plus inquiétant encore lorsque rêves, visions et croyances cessent d'appartenir à l'individu. Les villageois partagent progressivement les mêmes cauchemars et la même crainte d'une attaque, jusqu'à rendre poreuse la frontière entre expérience subjective et représentation collective. Le discernement n'est donc pas brutalement supprimé, il est absorbé par un système fermé où chaque signe confirme ce que le groupe croit déjà savoir. Salvation place ainsi le spectateur dans une position inconfortable : il voit la logique se refermer tout en comprenant comment elle peut sembler rationnelle à ceux qui en sont prisonniers.
Pascal
Pascal

269 abonnés 2 524 critiques Suivre son activité

3,0
Publiée le 14 septembre 2026
Ours d'argent Berlin (2025 ), " salvation " revient sur des problématiques universelles. Cycle de la violence, trauma trans générationnel, projection de sa propre noirceur chez quelqu'un, tout ceci sur fond de superstition et d'effet de groupe.

On sait où tout celà mène depuis la nuit des temps et le scénario ( tiré d'un fait réel ) proposera une fin sans grande surprise.

L'atmosphère est lourde, touffue, étouffante. Photo crépusculaire, qui traduit ( peut être ? ) la lumière intérieure incandescente des personnages, annonciatrice des flammes de la géhenne.

A l'écran, après la mise en place du sujet, " Salvation" tourne un peu trop en rond, en raison de la répétition de scènes de groupes pas toujours maîtrisées et qui me semblent parfois manquer aussi de fluidité.

Plus accompli que son film précédent " burning days" ( je n' avais pas véritablement partagé l'engouement public et critique majoritaire à son égard ), sans me paraître non plus se hisser à un niveau exceptionnel, ni inoubliable " Salvation" me semble néanmoins comporter suffisamment de qualité pour que je puisse le recommander.

Vu à l'Arlequin
Jmartine
Jmartine

203 abonnés 754 critiques Suivre son activité

3,0
Publiée le 12 septembre 2026
Dans le sud-est de l’Anatolie, le clan en place dans le village du haut, les Hazeran , redoute le retour du clan ennemi dont il a spolié les terres dans le village d’en bas, les Bezari…ou comment la diabolisation de l’autre peut mener à la folie collective et au massacre…Tout aussi intense et impressionnant que Burning Days, le précédent long métrage d'Emin Alper, Salvation paraît à la première vision plus déconcertant et moins clair dans son déroulement, quoique ses intentions le soient, indubitablement…. Faisant habilement couver le conflit entre les deux, avec le retour annoncé du clan venu récupérer ses terres, et l’opposition grandissante de ceux dont les familles se sentaient autrefois exploitées par celui-ci, l’auteur mêle habilement tradition, superstitions et enjeux de survie, sur fond de lutte contre le terrorisme…terrorisme qui semble une bonne excuse aux pires exactions…Emin Alper excelle à mettre à nu la pulsion génocidaire dans de petites communautés avec un portée universelle …il s’est inspiré du massacre de 44 personnes d’une noce en 2009, commis par « des gardiens de village » armés en principe par le gouvernement turc contre la dissidence du PKK…scènes de nuit, force des rêves, code de l’honneur et thématique du double, Salvation est un thriller impressionnant de tension, marquant par la couleur cuivrée de sa photographie, souvent nocturne, et exploitant à merveille la dichotomie entre un village haut aux rues torturées et le village bas situé dans la plaine… Emin Alper utilise ombres et recoins pour suggérer des présences surnaturelles, dans ces lieux à moitié en ruine. Le scénario, lui, aidé par son interprète principal, au regard de plus en plus habité (Caner Cindoruk), tend à l’universel et à la parabole politique, en appuyant intelligemment sur la notion de frappe préventive (l’un des personnages déclare d’ailleurs « finissons-en avec cette guerre, avant qu’elle ne commence ») et avec l’utilisation de la menace terroriste à d’autres fins…Ce film a reçu l’ours d’argent (grand prix) au dernier festival de Berlin…
capirex
capirex

199 abonnés 852 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 6 septembre 2026
Très intéressant film qui voit sa genèse dans un évènement réel qui s’est déroulé en Turquie en 2009 , taper « Bilge village kurde » sur un moteur de recherche pour comprendre . C'est un film de mon avis un film éminemment Politique sur les ravages de la paranoïa et la manipulation des foules qui ne peut se terminer que dans un bain de sang ! L’État Turc a sa part de responsabilité dans cet état de fait !
brunocinoche
brunocinoche

139 abonnés 1 247 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 10 septembre 2026
une démonstration implacable de la montée de la haine jusqu'à l abomination la plus abjecte. remarquablement mis en scène et beneficiant d une interprétation solide, le film un peu bavard et confus au début n a pas toujours l adhésion du spectateur.
CREOTIVEMEDIA
CREOTIVEMEDIA

122 abonnés 407 critiques Suivre son activité

4,5
Publiée le 1 septembre 2026
Salvation confirme le goût d’Emin Alper pour les communautés enfermées dans leurs propres peurs et contradictions. Le cinéaste turc transforme la rivalité entre deux villages en une véritable radiographie des mécanismes qui conduisent une société à se diviser. Territoire, mémoire, croyances et rapports de pouvoir nourrissent ainsi un récit dont la tension s’installe lentement avant de devenir presque irrespirable.

Deux villages se font face. L’un est installé à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Un équilibre précaire semble s’être installé jusqu’au retour des habitants du village inférieur, autrefois contraints à l’exil et désormais déterminés à récupérer leurs terres. Leur arrivée suffit à réveiller des conflits anciens que le temps n’avait manifestement jamais résolus.

Emin Alper construit alors son récit comme une lente contamination. Une méfiance en entraîne une autre, les souvenirs deviennent des arguments, les rumeurs se transforment en certitudes et chaque événement est interprété comme la preuve des intentions hostiles du camp opposé. Le véritable danger de Salvation ne réside finalement pas dans un individu mais dans cette peur collective qui finit par modifier la perception de tous.

Le scénario refuse intelligemment une opposition simpliste entre victimes et responsables. Chacune des deux communautés possède sa mémoire, ses blessures et sa propre version de l’histoire. Cette absence de vérité immédiatement identifiable place le spectateur dans une position inconfortable : comprendre les raisons de chacun sans pouvoir totalement adhérer à aucune d’entre elles.

La question du territoire dépasse rapidement la simple possession de terres. La montagne et la plaine deviennent deux espaces symboliques, deux manières d’appartenir à un même pays tout en refusant parfois de partager une histoire commune. Le paysage, majestueux mais austère, participe pleinement à cette impression de séparation.

Caner Cindoruk apporte une remarquable intensité au récit, notamment lorsque les certitudes de son personnage commencent à se fissurer. Berkay Ateş et Feyyaz Duman contribuent à cette galerie de figures dont les intérêts personnels se mêlent constamment aux tensions collectives.

La mise en scène d’Emin Alper reste volontairement austère. Plans larges, silences prolongés et importance accordée aux regards permettent au cinéaste de faire progressivement monter la menace. La violence n’a pas besoin d’être constamment montrée : elle existe dans les conversations, les gestes et cette impression que la moindre étincelle pourrait provoquer l’irréparable.

Cette progression méthodique exige néanmoins de la patience. Salvation prend son temps et refuse les facilités du thriller traditionnel. Mais cette lenteur devient progressivement sa principale force : le spectateur assiste presque impuissant à la fabrication d’un conflit dont chacun contribue à rendre l’issue inévitable.

Dense, austère et profondément politique, Salvation dépasse la rivalité entre deux villages pour observer la manière dont la peur, les croyances et les blessures du passé peuvent fracturer une communauté. Emin Alper signe une œuvre exigeante sur la paranoïa collective et les mécanismes de domination, dont la tension s’installe insidieusement jusqu’à rendre la coexistence presque impossible.
Jipéhel
Jipéhel

103 abonnés 654 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 24 août 2026
Kurtuluş

C’est le titre original, kurde, des nouvelles 120 minutes réalisées par Emin Alper auquel on doit déjà Derrière la colline et surtout le formidable Burning Days, de 2023. Cette fois, pour ce drame intense et impressionnant, il a reçu l’Ours d’Argent, soit le Grand Prix du Jury à la Berlinale. Deux villages turcs, l’un à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Quand les habitants du bas, exilés, décident de revenir sur leurs terres, des conflits ancestraux ressurgissent avec ceux du haut. Progressivement, croyances, paranoïa et luttes de pouvoir s’exacerbent, mettant en péril la fragile cohabitation des deux communautés. Un petit village plongé dans une obscurité métaphorique qui contient mal une rage souterraine prête à bondir. Le poids de la religion, des traditions et des haines ancestrales… et vous obtenez un drame ahurissant qui mène inexorablement jusqu’à une nuit en enfer. Très puissant.
Le scénario est inspiré d'un drame survenu en 2009 dans un village kurde du sud-est de la Turquie. Lors d'une cérémonie de mariage, un groupe de gardiens de village y avait massacré quarante-quatre personnes. Si le cinéaste a déniché un vieux village de pierre perché sur une colline, il manquait un élément fondamental au récit : un village voisin situé en contrebas dans la plaine. L'équipe de production a résolu le problème en filmant un second village, puis en le déplaçant numériquement à l'écran pour l'intégrer au paysage de la plaine. On ne peut pas dire que le déroulement de l’histoire soit d’une limpidité totale. On est perdu pendant un long moment entre les différents personnages et leurs problématiques. Mais, peu à peu, quand on parvient à « rentrer dedans », - comme on dit avec un total manque d’élégance -, les contours de cette espèce d’hystérie collective nous saisissent et nous figent d’ahurissement. Le cinéaste s'intéresse moins à la violence qu'à sa cause et donc du fanatisme qui lui sert de carburant, dans le sillage de la figure d'un chef illuminé. C'est dans l’aspect mystique et fantastique, jalonné de nombreux rêves mêlés à la réalité que l'on a parfois du mal à s’y retrouver. Mais si le contexte est évidemment turc, le propos, lui, a quelque chose d'universel, partout où certaines forces s'appuient sur des arguments spécieux : survie, signes mystiques, entre autres, pour se livrer à la barbarie. Un film qui évoque avant tout la folie des hommes, d'autant plus dangereuse quand elle se fait collective. Universel, je le redis.
L’ensemble du casting, selon les désirs du cinéaste se devait de parler kurde. Les noms à l’affiche ne nous parlent évidemment pas beaucoup. Cela n’enlève rien au fait que les Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman, Naz Göktan, etc. sont parfaitement convaincus et convaincants. Laissez vous embarquer dans un monde, a priori, loin du nôtre. Et pourtant, Alper se ne contente pas de viser la Turquie. Il inclut dans son viseur les colons et les leaders fous du monde entier, des Etats-Unis à l’Iran et Israël. Sa critique du régime turc en place lui a valu un procès tout comme le cinéaste germano-turc İlker Çatak pour son excellent Yellow Letters. A voir malgré son exigence.
Paris10
Paris10

96 abonnés 30 critiques Suivre son activité

3,0
Publiée le 1 septembre 2026
Grand film de mise en scène sur la peur de l'autre, la paranoïa, mais la place des femmes est quasi inexistante.
Paul B
Paul B

95 abonnés 1 641 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 5 septembre 2026
Les films turcs sont rares donc quand il y en a un qui sort chez-nous il faut aller voir. Et bien Salvation est très bien. Avec beaucoup de propos, il aide à relativiser le malheur et illistre à merveille les rivalités passées. Le niveau de langage est élevé, les acteurs sont bons et à part pour un peu d'ennui le film est globalement réussi.
Christian RZ
Christian RZ

97 abonnés 315 critiques Suivre son activité

1,5
Publiée le 2 septembre 2026
Si vous voulez voir des conflits de village tournant au drame sanglant entre paysans arriérés et aliénés ce film est pour vous
De mon côté, je peine à trouver un intérêt à la chose, qui donne de la Turquie une image désastreuse (qu’elle ne mérite peut être pas tant ?)
Hervé L
Hervé L

92 abonnés 719 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 9 septembre 2026
Un très bon film sur la lutte du bien et du mal entre 2 communautes turques archaiques. Les ressorts de la politique sont la. La violence et la paranoia également. Cela finira mal
Cadreum
Cadreum

77 abonnés 830 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 2 septembre 2026
Le 4 mai 2009, à Bilge, province de Mardin, des hommes cagoulés armés de fusils automatiques et de grenades ouvrent le feu sur une noce et tuent quarante-quatre personnes, femmes et enfants compris. Ils sont du village. Ils appartiennent à la même famille que leurs victimes. Et ils portent les armes que l'État leur a remises pour combattre le PKK. C'est de ce fait divers qu'Emin Alper part pour Kurtuluş, où il poursuit ses thématiques de prédilection — la fabrication collective d'un ennemi, le moteur de la peur. Aucun financement public turc n'a été accordé au projet ; l'argent est venu des capitales européennes et de Riyad, pour un tournage dans deux villages de pierre réellement existants, dont celui du bas partiellement recomposé en numérique, et un mois de répétitions pour des scènes de foule mêlant comédiens kurdophones et turcophones. Ici, un clan (le village d'en haut) revient d'un exil forcé réclamer ses champs, le clan (village d'en bas) resté sur place les cultive depuis vingt ans avec les fusils que l'État lui a distribués, et l'aîné du cheikh, Mesut, commence à mal dormir. Ses nuits blanches deviendront des visions, ses visions des ordres, et il prendra peu à peu le commandement du village en décidant d'agir à l'encontre de son frère Ferit, le cheikh en titre.

Le village haut, filmé les maisons empilées, les toits qui servent de cour à l'étage supérieur, les venelles qui s'engouffrent entre les murs. Alper commence par un relevé. Le lieu a été cherché longtemps et cela se voit, mais il faut être précis sur ce que ce repérage obtient, car ce n'est pas que de la beauté. C'est une donnée. Dans un village étagé, chaque maison surplombe la précédente ; la surveillance mutuelle est une conséquence de la pente. C'est cette géographie qui fait entrevoir le massacre. Car ce que documente Alper, c'est un régime où la haine s'attise par des voies religieuses : des visions reçues en songe, des ordres transmis par les morts, des ancêtres qui réclament qu'on tienne la terre. La haine et les injonctions descendent par gravité, mais ellse sont ratifiées d'en haut, et un homme qui parle au nom de ses défunts n'a plus besoin d'argument.

Le prêche de Ferit au dergah, où le cheikh récite devant l'assemblée la généalogie du contentieux et rapporte l'ultimatum reçu jadis (combattre aux côtés de l'État ou quitter les lieux), est le moment où le film pose sa condition politique et la fait dire par un chef religieux à ses fidèles, dans le cadre même où cette communauté produit sa vérité. La forme est juste, parce qu'elle montre du même geste le fait et son mode de transmission. Ces villageois savent ce que l'État leur a fait ; ils le savent sous forme de récit sacré, transmis par la personne qui détient le monopole de la parole légitime. Alper obtient ainsi ce qu'aucune reconstitution n'obtiendrait : l'Histoire, dans ce village, n'existe pas comme archive mais comme sermon, et c'est précisément pour cela que le même homme pourra la retourner plus tard, et que son frère pourra en produire une version concurrente reçue en songe.

Puis vient la nuit, en alternance du jour, et le village change de nature. La caméra rampe dans les ruelles, bute sur des ruptures de niveau, longe des murs que des lampes éclairent mal et lâchent au moment voulu ; le son travaille les distances, une canette qui roule sur la pierre, un cri, une détonation lointaine. L'espace communautaire du jour devient un couloir dont le hors-champ occupe les trois quarts, et la paranoïa cesse d'être un trait de caractère pour devenir une conséquence de l'angle mort. Le rêve prend ensuite le relais et prolonge la pente : ce que le bâti rend inéluctable le jour, le sommeil le ratifie la nuit, sans qu'aucune instance du film ne vienne démentir ni l'un ni l'autre. C'est là qu'Alper cesse d'arbitrer. La désorientation qu'on porte au crédit de l'atmosphère horrifique est en réalité une décision qu'il se garde bien de prendre : il lui faut à la fois la démarcation qui protège "ceci est le délire de Mesut, le film n'y souscrit pas" et l'indistinction qui inquiète, et il passe de l'une à l'autre selon ce que la séquence réclame.

Les séances de zikr fournissent au film sa métrique. Les voix scandent, le montage épouse la cadence du rituel plutôt que celle du récit, et le passage de la prière à la tuerie n'exige alors aucune charnière dramatique, aucune délibération, aucun basculement. Le tempo était installé ; il a suffi de le prolonger. C'est la réfutation en acte de tous les récits de massacre qui cherchent le moment de la décision. Il n'y a pas de moment. Il y a un rythme que personne n'a interrompu et l'escalade n'a plus besoin d'un sujet.

En périphérie, il y a la grossesse de Gülsüm. Le médecin venu d'ailleurs s'adresse à elle de haut et sec, et le cadre ne lui accorde aucune indulgence : la modernité arrive dans ce village sous forme de mépris de classe, et le film sait donc viser le visage civil de l'État. Mais la femme que cette scène expose, il l'abandonne en route. Accusée, isolée, menacée chez elle, Gülsüm finit par fuir se réfugier chez l'agha du clan ennemi. Le montage en fait une péripétie d'appoint et retourne aux hommes. Le reproche courant — le patriarcat des clans relégué derrière une intrigue masculine — reste en deçà de ce qui se joue là. Les femmes de Kurtuluş n'occupent que trois positions, et aucune ne leur appartient : le ventre, la rumeur, le butin. Gülsüm est un utérus contesté, dont les jumeaux valent moins comme enfants que comme preuve à charge dans une affaire de propriété ; Fatma est un relais d'incitation, seule femme armée du film, et le seul usage que la mise en scène lui trouve est de faire circuler ce que les hommes n'ont pas à dire eux-mêmes ; les autres traversent les plans de foule sans qu'un contrechamp leur revienne.

Cette réussite se paie par un défaut de tenue que deux heures rendent flagrant. Le film redit. Des scènes s'étirent pour rétablir une information déjà acquise, la partition souligne l'insomnie de Mesut là où le décor et le montage l'avaient établie, les cordes dissonantes arrivent en commentaire de ce qu'on voit. Cette redondance affaiblit aussi la thèse qu'elle croit renforcer, car une escalade qu'on annonce à chaque scène cesse d'être une pression et devient un programme dont on attend l'exécution.

Le massacre arrive avec une brutalité que rien n'amortit, au terme d'une descente que le film tient sans faiblir depuis la première nuit. En somme, Kurtuluş obtient ce qu'aucune reconstitution n'obtiendrait — la démonstration qu'une tuerie ne procède d'aucune décision, seulement d'une cadence, d'une pente et de quelques rêves ratifiés par les morts (c'est par ailleurs brillant). Mais l'ambition qu'Alper revendique, saisir l'inclinaison du monde vers des sociétés génocidaires, réclamait un autre propos. Une société ne devient pas génocidaire par la topographie de ses villages : elle le devient parce que des institutions distribuent des armes, délèguent la violence à des civils, rémunèrent la loyauté, désignent les populations à surveiller et se retirent au bon moment. Rien de tout cela n'entre dans le champ. Le film s'arrache si obstinément à ses propres causes qu'il finit par produire l'image que ses causes ont intérêt à ce qu'on produise : des hommes tenus par la pierre, la peur et les défunts, chez qui la barbarie sourd du sol comme une nappe.
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