Un tunnel. Du goudron. Des voix qui saturent les fréquences du réel. Momo avance, mais vers quoi, sinon la brèche. Le film, lui, ne commence pas, il se dérobe. Comme s’il savait déjà qu’expliquer tuerait. Comme si les cris, les rires, les larmes, tout devait surgir en même temps, noyé dans le tremblement d’un monde où les yokai ne sont plus des monstres, mais des souvenirs qu’on n’a jamais eus.
Fuga Yamashiro et Abel Góngora ne cherchent pas à convaincre. Ils montrent, déforment, accélèrent. Et parfois ils arrêtent tout. Pour qu’on entende le silence derrière le vacarme. L’animation — baroque, viscérale, saturée d’angles improbables — épouse un rythme qui défie la narration. Ici, les corps glissent, se tordent, implosent. Chaque geste est un écho d’enfance. Chaque regard, un seuil qu’on ne franchit qu’en trébuchant.
Le rire n’est jamais loin. Mais ce n’est pas un rire de répit. Plutôt une grimace, un spasme. Les dialogues percent les tensions, mais pour mieux les resserrer. Okarun plaisante, Jiji hésite, Momo décide. Et l’on ne sait plus si l’on suit une aventure ou un effondrement progressif de l’identité. L’œil — ce "Evil Eye" du titre — n’est pas un ennemi : c’est un miroir. On croit qu’il nous épie, mais c’est nous qui fixons, hagards, cette chose qui nous ressemble trop.
La musique pulse. Mais c’est l’image qui bat. Une image qui ne veut pas plaire. Elle veut rester. Elle veut s’imprimer. Fluorescente, sale, sublime. Parfois l’écran devient une blessure. Et l’histoire, une brume. Tout flotte. Tout pèse. Le rythme explose les repères. Ce n’est pas confus : c’est vivant.
Alors oui, c’est trop. Trop intense, trop libre, trop mutant. Mais c’est justement là que ça vibre. Parce que le film ne cherche jamais la bonne forme, il cherche la faille. Celle par laquelle l’émotion brute s’infiltrera. Et quand elle vient — quand le temps s’effondre dans la mémoire d’un yokai, quand les visages s’effacent derrière les hurlements d’un temple englouti — alors on comprend. Ce n’est pas une suite. C’est une percée. Une tentative pour voir autrement.
Le spectateur, s’il accepte de perdre pied, y gagne un vertige rare. Pas un récit. Une sensation. Pas une fin. Une convulsion. Et au fond, une question qu’on n’ose pas formuler : que nous reste-t-il, quand même les légendes oublient leurs propres contours ?
Dan Da Dan: Evil Eye n’offre aucune réponse. Il fracasse les cadres, rature les attentes, et s’enfuit avant qu’on puisse l’attraper. Ce n’est pas un film à aimer. C’est un film à subir, à encaisser, à digérer lentement, comme un rêve dont on n’est pas sûr d’être sorti. Mais c’est un film qui reste. Longtemps. Parce qu’il dérange, parce qu’il déborde. Parce qu’il ose, surtout. Et ça, aujourd’hui, ça suffit pour qu’on lui tende l’oreille.