Palme d’Or du dernier festival de Cannes et tourné clandestinement en Iran, « Un Simple Accident » est une sorte de petit miracle de cinéma. Jafar Panahi a déjà tourné des longs métrages « en douce » (« Taxi Téhéran ») et il en a payé le prix. Il récidive ici avec ce film. Si on ne sait pas qu’il a été tourné sous le manteau, on ne le devine pas d’emblée. Mais en y regardant bien, il y a beaucoup de scènes tournées dans des rues désertes, dans le désert, ou bien du toit d’un immeuble ou de l’intérieur d’un véhicule. La seule vraie exception étant une scène d’hôpital tournée à l’accueil d’un vrai hôpital, ce qui est sans doute un tour de force de cinéma clandestin. J’imagine mal ce que cela implique de tourner clandestinement. J’imagine qu’on ne peut pas se permettre le luxe de faire et refaire à l’envie les scènes, que l’on ne fait pas de fixettes sur la photographie, la lumière ou la finesse des décors. Le film n’a aucune musique, mais une grande importance est donnée au son : le son d’une marche claudicante, les croassements d’une nuée de corbeaux. Dans ce contexte ben particulier, « Un Simple Accident » est un film réussi dans sa forme, le hors champs est parfaitement utilisé, le plan fixe (en plan séquence je crois bien) de la fin autour de l’arbre, tout cela fonctionne. Il y a même, et c’est presque incongru, quelques touches d’humour avec le personnage incontournable de la corruption : des vigiles, une infirmière, un pompiste, tous se baladent avec un lecteur de carte bleue pour encaisser les bakchichs ! Dans une société obsédée par la pureté morale, c’est quand même le comble. Le casting est assez resserré, et il est dominé par Vahid Mobasseri, Maryam Afshari ou encore Mohamad Ali Elyasmehr. Difficile (et sans doute injuste) d’en sortir un du lot, tous ont en tous cas fait preuve de courage et de talent pour tourner ce film difficile et lourd sur le fond. Le thème de l’ancien torturé voulant se venger de son bourreau n’est pas nouveau, et le film fait penser rapidement au film français « Les Fantômes » qui se basaient sur la même logique. Des anciens détenu n’ont que le son (et l’odeur) pour reconnaitre leur tortionnaire, puisqu’ils ont eu les yeux bandés en permanence.
Il y a deux problématiques dans « Un Simple Accident » : déterminer si l’homme enlevé est bien le tortionnaire Eghbal, et ensuite, si cela se confirme, que faire de lui. Le premier axe est l’occasion pour ses anciennes victimes d’évoquer, parfois douloureusement, les sévices endurés : viols, parodies d’exécution, coups répétés, ainsi que les séquelles physiques et psychologiques qui en ont résultées. Tout cela est exprimé avec beaucoup de pudeur mais n’empêche, le catalogue des horreurs du régime iranien est sans appel. Pour un voile enlevé, pour une manifestation d’ouvrier non payé, le prix à payer est exorbitant. C’est une société modelée par la peur qui est ici exposée, uniquement par des témoignages à demi-mots ; il suffit de lire un peu entre les lignes. Sur l’identité du prisonnier, le film donne une réponse à la fin, le scénario ne nous laisse pas dans l’incertitude. Deuxième axiome : doit-on se venger de la violence par la violence. Là, toutes les victimes ne sont pas d’accord. Il y a celui, expéditif et la rage au ventre, qui veut la loi du talion ici et maintenant, et d’autres tourmenté à l’idée de finalement ressembler à leur bourreau. Répondre à la violence par la violence : le thème est universel, la réponse délicate et douloureuse.
Le scénario a quelques défauts, certaines scènes peuvent paraitre un peu « too much » (les gâteaux), et l’interrogatoire final laisse une impression étrange.
Cet interrogatoire en caméra fixe, long (un peu trop), confus (un peu trop), bavard (un peu trop), il se voulait la scène clef du film, c’est malheureusement une des plus faible, elle est un peu frustrante, surtout à cause du discours « changeant » du prisonnier. La fin est, elle, horriblement frustrante. On peut l’interpréter de plusieurs façons,
mais je la trouve plutôt réussie, tout bien pesé. « Un Simple Accident » est un film qui mérite le détour. Le cinéma iranien d’une manière générale mérite le détour. Les films qui arrivent jusqu’à nous sur ce pays nous en apprenne toujours beaucoup sur une Iran que l’on croyait pourtant connaitre. En dépit que quelques faiblesses, « Un Simple Accident » est une Palme d’Or à s’offrir.