Il n’y a rien de « simple » dans Un simple accident, le nouveau film de Jafar Panahi, et c’est peut-être là son plus grand mérite — mais aussi son talon d’Achille. Tourné dans la clandestinité, porté par des convictions brûlantes, chargé d’un symbolisme politique écrasant, le film réussit à tendre un miroir rugueux, opaque, à la société iranienne… mais parfois au prix d’une limpidité narrative et émotionnelle.
La promesse initiale est puissante : un homme, une femme enceinte, une route nocturne, un chien percuté. Un banal accident qui provoque une panne, un repli dans un garage isolé, un mécanicien hanté par son passé carcéral. Et soudain, ce qui semblait anodin glisse vers un huis clos psychologique, une quête de vengeance, un ballet d’ombres entre mémoire collective et fantasme personnel.
Panahi filme l’incertitude comme d’autres filment la violence : frontalement. Il n’y a pas de musique pour adoucir les tensions, pas de flash-back pour valider les versions. Le présent suffit, suffoque. On avance dans un flou dense,
où l’identité du tortionnaire présumé devient le centre mouvant d’un film
qui interroge davantage qu’il n’affirme. Et c’est précisément ce qui fait la richesse — et la frustration — de l’œuvre.
L’idée de base — un homme peut-il être puni pour ce qu’il incarne, et non pour ce qu’il a fait ? — est vertigineuse. Le film choisit de ne jamais résoudre cette question. Certains y verront une finesse bienvenue, d’autres un refus de s’engager. Le scénario avance comme une marche nocturne dans une ville sans lampadaires : on distingue des formes, des intentions, mais rarement une direction claire. Ce flou n’est pas un défaut en soi. Mais il exige une concentration constante, une patience peu récompensée.
Les séquences de groupe, notamment dans la camionnette, ont une dynamique à la fois étrange et fascinante. Chaque personnage — un libraire, une photographe, une mariée, un ouvrier, un amant éconduit — semble porter une douleur indicible
, et chacun pourrait justifier un film à lui seul. Mais rassemblés, ces fragments de mémoire ne parviennent pas toujours à faire chœur. Par instants, l'ensemble évoque davantage un collage qu’une composition. L’émotion est là, mais diffuse. L’impact, réel mais inégal.
La direction d’acteurs est remarquable dans sa discrétion. Vahid Mobaseri compose un personnage plus complexe qu’il n’en a l’air : ni victime pure, ni bourreau inversé. Son regard trouble, son calme presque maladif, sont ceux d’un homme qui ne sait plus s’il cherche la justice ou la réparation de son propre vide.
Iqbal, l’homme à la jambe artificielle, reste silencieux, presque abstrait, tout au long du récit. Est-il coupable ? Peut-être. Est-il innocent ? Peut-être aussi.
Le film ne nous livre rien — et c’est cette retenue, cette sécheresse quasi clinique, qui devient le vecteur principal du trouble.
Panahi filme sans esbroufe. Pas de plans-séquences virtuoses, pas d’effets de manche. Sa mise en scène, ancrée dans une économie volontaire, colle à la peau du réel, mais parfois au détriment de la tension. Certains moments mériteraient un souffle plus net, une dramaturgie plus assumée. Le film reste sur la corde raide entre observation et stagnation.
Il faut évidemment replacer Un simple accident dans son contexte : réalisé dans l’illégalité, sans autorisation, sans concessions esthétiques, avec une équipe probablement en danger. Ce simple fait donne à chaque image un poids politique immense. Mais cela ne doit pas occulter les limites du film lui-même.
Car malgré la puissance du geste, malgré les fulgurances — ce dialogue inattendu entre la mariée et l’homme attaché, ce plan soudain sur un enfant dans une ruelle
— Un simple accident souffre parfois d’un manque de respiration. Tout est tendu, dense, symbolique. On sort du film non pas vidé, mais suspendu, comme après une conversation trop lourde pour être digérée.
La poésie, lorsqu’elle surgit, est brute, presque inaperçue : un rideau agité par le vent dans un garage sale, un éclat de rire déplacé, une main hésitante sur une portière.
Ces instants sauvent le film du didactisme. Mais ils sont rares.
Au final, Un simple accident est un film qu’on admire souvent plus qu’on ne l’aime. Il hante, il dérange, il interroge. Mais il échoue parfois à totalement captiver, à transformer sa charge symbolique en tension organique. Il y a des moments sublimes. Et d’autres, où l’on sent que la forme vacille sous le poids des intentions.
Ce n’est pas un film qui vous prend par la main. C’est un film qui vous lâche dans la nuit et vous dit : « Marche. » Si l’on trébuche, c’est parce que le chemin est réel.
Un simple accident est une expérience fragile, précieuse, marquée par des fulgurances inoubliables et quelques creux notables.
C’est un film à vivre plus qu’à regarder. À méditer plus qu’à applaudir. À débattre, encore, longtemps après la projection.