Les comédiennes qui ne percent pas, Marc Fitoussi les filme depuis plus de vingt ans. Son court métrage Illustre Inconnue en suivait déjà une, réduite au doublage de dessins animés japonais, et La Vie d'artiste confiait le personnage à Sandrine Kiberlain en 2007. Près de vingt ans plus tard, les chaises ont tourné : la comédienne qui ne perce pas, c'est Isabelle Huppert, et Kiberlain joue la star, sous son propre nom. Le cinéma de Fitoussi a lui aussi monté d'un étage. Ni vue, ni connue a clôturé Locarno, inauguré le FIFF de Namur et tenu son gala à Toronto au lendemain d'un hommage à la carrière de Huppert.
Cette généalogie a donné naissance à Corinne Maclou, figurante chevronnée, intermittente qui court après ses heures et distribue son CV sur les plateaux en jurant qu'il "y en a sous le capot". Elle est le seul personnage inventé d'un monde où Kiberlain, Diane Kruger, Emmanuelle Bercot ou Anne Marivin jouent sous leur nom, et c'est Huppert qui l'incarne. Cette autodérision des vedettes fournit un chouette ressort comique, de Kruger qui bascule dans l'allemand dès que le mot français lui manque aux piques sur le long cou de Kiberlain. Sous son propre nom, celle-ci campe une star qui peine à nouer des relations sincères. L'écart entre une Huppert maladroite et naïve et une Kiberlain en diva froide et déconnectée fait le sel du film. Reste à savoir ce que vaut une telle lucidité.
Sur le tournage dont Kiberlain est la vedette, Corinne, réduite à une silhouette devant une photocopieuse, soupèse l'intention intérieure avec laquelle manipuler des dossiers, avant d'apprendre que la scène se fera sans elle. Le gag repose sur l'écart entre trois opérations : Corinne creuse une intériorité, la scène la réduit à un arrière-plan, et la composition la supprime. C'est l'excès d'investissement qui amuse ; la grammaire de mise en scène ne sert que de ponctuation. L'auteur d'un documentaire sur les figurants dit pourtant combattre ce jugement : "on les lâche sans consigne sur le plateau, puis on les trouve faux". Son film choisit de rire de la seule qui se donne une consigne.
Il y a aussi cette scène où Corinne assiste à l'élection immédiate d'une débutante venue sur un coup de tête, saluée comme une interprète naturelle et aussitôt promue à une réplique. La séquence est tenue depuis la position de Corinne, témoin et ce point de vue suffit : le spectateur voit avec elle un tirage au sort se donner l'allure d'un jugement. Le naturel qui consacre la novice disqualifie d'avance tout ce que Corinne a appris. Fitoussi dit avoir tourné un film sur la persévérance ; cette scène établit que l'obstination n'ouvre aucune porte et que la sélection récompense au hasard.
Tout aussi cruel, son père (sans certitude — ma mémoire me fait défaut) lui demande si on la verra, si on l'entendra parler, le film formule la hiérarchie : être dans l'image, puis accéder à la bande-son. D'ailleurs, le film montre bien les figurants maltraités, mal payés, mal nourris, dernier maillon de la chaîne : café tiède du thermos pour eux, expresso et croissants pur beurre à la cantine des vedettes. Muette dans ses figurations, Corinne n'existe sur les plateaux que par l'intrusion, CV tendu, protestation, incursion à la cantine, et la parole des autres lui revient en rebuffades : démarche intrusive, oppressante, inutile ; invitation à se demander pourquoi, à son âge, elle en est toujours au même point. Ces répliques fonctionnent comme des chutes derrière lesquelles le rire se range, et ce que Corinne réclame devient un tic de casse-pieds.
Puis vient le jour où Corinne a glissé à Kiberlain son CV et la captation d'une pièce qu'elle a jouée. C'est par une collègue, sur un autre tournage, qu'elle apprend que la star en tient désormais l'affiche. Le vol reste hors champ, sans scène ni coupable(comme il se pratique dans le métier) et Kiberlain s'en justifie par son seul rang. La vengeance de Corinne, un sac de tomates à la reprise de "sa" pièce, se solde par une embauche comme coach de la star. Chaque crise se règle par un contrat qui la rapproche de Sandrine tout en la faisant s'éloigner de l'écran, et la cruauté loge dans cet escalier pendant qu'on rit de gags aimables. Le film amortit pourtant ce qu'il montre. Les petits malheurs de la star, une couverture raflée par Diane Kruger, un agent qui la trouve trop Saint-Germain-des-Prés, pèsent autant que l'exclusion de Corinne. À ces instants, la comédie me parle moins. Seule la danse sur "Confidence pour confidence" gagne ma sympathie en mettant les deux femmes à égalité, le temps d'un tube sur le narcissisme réciproque.
Le dernier acte se déroule à Ouarzazate, péripétie qui relance le récit plus qu'elle n'affûte le regard sur le milieu. La recommandation promise auprès d'Emmanuelle Bercot a fait long feu, et Corinne suit Sandrine sur le tournage comme habilleuse. Plus à l'aise dans le drame, Huppert y joue parfaitement l'effacement : on reconnaît largement la star sous le rôle. Tout le paradoxe est là. La vedette a le droit de jouer n'importe qui, même une figurante ; la figurante, elle, ne jouera jamais la vedette. Je me mets presque à regretter que les stars ne soient pas jouées par d'illustres inconnues.
En d'autres mots, Ni vue, ni connue pique sans blesser, fait rire, tape souvent juste, puis s'essouffle : intrigue prévisible, mise en scène sans grande idée, dialogues redondants. Pour raconter les invisibles, il lui fallait le visage le plus connu du cinéma français. Les prochaines Corinne n'auront même pas droit au flou. Leurs doubles numériques ont déjà été au cœur de la grève d'Hollywood en 2023, et une foule se génère désormais sans un seul figurant sur le plateau. Demain, on ne les coupera plus au montage : on ne les convoquera plus du tout. Le film rit d'une invisible ; l'industrie prépare sa disparition.