Il existe des films qui racontent une histoire, et d’autres qui semblent vouloir modifier, presque imperceptiblement, notre manière d’habiter le temps. *Soudain* appartient à cette seconde catégorie. Ryūsuke Hamaguchi part pourtant d’une matière que le cinéma pourrait facilement rendre pesante : le vieillissement, la maladie, la dépendance, l’épuisement professionnel, la difficulté de prendre soin des autres dans un monde qui mesure sans cesse ce que coûte une minute d’attention. Mais son film refuse obstinément de transformer ces sujets en programme dramatique ou en machine à émotions. Pendant plus de trois heures, il cherche quelque chose de beaucoup plus délicat : comprendre ce qui arrive lorsque deux êtres humains s’accordent suffisamment de disponibilité pour commencer à se voir autrement que par leur fonction, leur utilité, leur maladie ou leur place dans la société.
Marie-Lou dirige un établissement pour personnes âgées et tente d’y faire vivre l’Humanitude, une philosophie du soin qui replace au premier plan le regard, la parole, le toucher et la dignité. Hamaguchi aurait pu en tirer un récit édifiant opposant mécaniquement la bienveillance d’une femme aux brutalités d’un système. Il choisit heureusement une voie infiniment plus intéressante. Dès ses premières scènes, *Soudain* comprend que la bonté n’abolit ni les contraintes matérielles, ni la fatigue, ni les contradictions de ceux qui veulent changer les choses. Marie-Lou ne devient donc jamais une sainte chargée d’enseigner aux autres comment être humains : son désir de bien faire possède une énergie magnifique, mais également une part d’obstination, une impatience, parfois même une manière d’exiger des autres une disponibilité dont elle sous-estime le prix. Le soin cesse alors d’être une abstraction moralement irréprochable pour redevenir ce qu’il est : du temps donné, des corps mobilisés, des gestes répétés, de l’attention qu’il faut continuellement soustraire à la logique de l’efficacité.
C’est là qu’apparaît toute l’intelligence du titre. *Soudain* est un film extrêmement long consacré à ce qui peut surgir en une seconde. Une rencontre, une intuition, un changement de regard, une parole qui déplace quelque chose en soi : l’instant ne prend tout son sens que parce qu’un temps considérable l’a préparé. Lorsque Marie-Lou rencontre Mari, metteuse en scène japonaise confrontée à la maladie, Hamaguchi ne cherche pas à provoquer artificiellement l’évidence d’une grande amitié. Il filme au contraire tout ce qui précède cette évidence : la curiosité, la légère distance, les formulations prudentes, les questions qui en appellent d’autres, le plaisir inattendu de rencontrer enfin quelqu’un avec qui une conversation peut continuer au-delà de ce qu’exigerait normalement la politesse. Leur relation ne semble jamais commandée par le scénario parce qu’elle se constitue devant nous, dans le rythme même de leurs échanges.
Chez Hamaguchi, la parole n’est pas l’ennemie du cinéma. Elle en devient une matière physique. Les phrases possèdent une vitesse, une respiration, des détours ; elles font apparaître les différences entre les personnages avant de révéler leurs affinités. Les silences ne viennent pas simplement interrompre les dialogues : ils les prolongent. Un visage qui écoute devient parfois plus important qu’un visage qui parle. Une hésitation vaut davantage qu’une explication. Et *Soudain* réussit alors ce prodige assez rare consistant à rendre une conversation véritablement spectaculaire sans jamais la transformer artificiellement en morceau de bravoure. Quelque chose circule entre les êtres, et la caméra semble moins vouloir saisir ce quelque chose que lui laisser l’espace nécessaire pour apparaître.
Cette conception trouve son expression la plus singulière dans la circulation entre le français et le japonais. Il ne s’agit jamais d’un pittoresque échange entre deux cultures soigneusement opposées. La langue étrangère devient au contraire une magnifique matérialisation de l’effort demandé par toute relation humaine. Parler à quelqu’un, c’est déjà accepter de sortir légèrement de soi ; parler dans sa langue, c’est consentir encore davantage à ce déplacement. Virginie Efira et Tao Okamoto font de cette difficulté une richesse de jeu extraordinaire. Leurs intonations, leurs petites résistances, leur concentration et cette manière parfois infinitésimale de chercher le mot juste donnent aux dialogues une vulnérabilité impossible à obtenir avec une parole parfaitement automatisée. Leur bilinguisme n’est donc pas une prouesse périphérique : il touche directement au projet du film, qui consiste précisément à demander jusqu’où nous sommes capables d’aller pour rejoindre l’autre. Les deux comédiennes ont travaillé dans la langue de l’autre pour le film, prolongeant jusque dans leur interprétation ce principe de déplacement réciproque.
Virginie Efira trouve ainsi l’un de ces rôles où son extraordinaire naturel devient presque trompeur. Marie-Lou semble vivre avant de sembler interprétée. Il suffit parfois d’une manière de se déplacer, de reprendre son souffle ou de faire passer une inquiétude derrière une activité très concrète pour que le personnage acquière une densité considérable. Efira donne surtout une présence physique à son idéalisme : sa générosité n’est pas une belle idée posée sur le scénario, elle traverse un corps qui travaille, organise, insiste, fatigue. Tao Okamoto lui répond dans un registre plus intérieur sans jamais sombrer dans l’effacement. Mari possède une douceur qui n’interdit ni l’acuité ni l’humour ; elle existe avec une sérénité apparente sous laquelle le film laisse continuellement deviner une pensée en mouvement. L’équilibre entre les deux est admirable, parce qu’aucune ne devient le satellite émotionnel de l’autre. Elles ne se complètent pas comme deux moitiés écrites pour s’emboîter : elles restent deux individualités entières qui découvrent simplement qu’un espace commun peut exister entre elles.
Cette justesse doit énormément au regard posé sur leurs corps. La photographie d’Alan Guichaoua ne cherche pratiquement jamais à signaler sa beauté ; elle la laisse naître de la durée, de la lumière disponible, des distances entre les personnages et de la profondeur des lieux. Hamaguchi privilégie une proximité dépourvue d’agression : il regarde longtemps sans donner l’impression de surveiller. Sa méthode, parfois fondée sur l’emploi simultané de deux caméras et sur une succession de prises allant progressivement du général vers une plus grande proximité, correspond idéalement à ce cinéma de l’approche. La caméra ne conquiert pas immédiatement le visage ; elle semble gagner le droit de s’en rapprocher. Cette retenue esthétique devient alors profondément cohérente avec ce que raconte le film : il existe une différence fondamentale entre observer quelqu’un et lui accorder son attention.
Même l’EHPAD échappe largement au statut de décor fonctionnel. Parce que le tournage s’est effectué au contact d’un véritable établissement et que résidents comme membres du personnel ont pu participer au film, quelque chose résiste constamment à la fermeture de la fiction sur elle-même. Les personnes âgées ne sont jamais seulement là pour produire de la compassion ou certifier la noblesse morale des protagonistes ; elles possèdent leurs rythmes, leurs résistances, leurs présences, parfois leur drôlerie. Surtout, Hamaguchi comprend que filmer le soin impose une éthique du cadre : un corps vulnérable ne doit jamais être transformé en spectacle de sa vulnérabilité. Sa caméra demeure attentive aux gestes les plus ordinaires, et c’est précisément dans leur banalité que ceux-ci retrouvent leur importance.
Cette attention au concret empêche heureusement *Soudain* de devenir le pur traité philosophique que sa profusion verbale pourrait laisser craindre. Le film s’intéresse frontalement à ce qui réduit l’être humain à une fonction : produire, gérer, soigner, diriger, être malade, être vieux, être utile. Il interroge également la manière dont une économie fondée sur la rentabilisation du temps finit par entrer en conflit avec des activités dont la valeur dépend précisément du temps que l’on accepte de ne pas rentabiliser. La réflexion traverse le film avec une cohérence impressionnante ; Hamaguchi nourrit notamment son scénario de l’Humanitude, de la pensée de Franco Basaglia et d’une réflexion plus large sur les mécanismes d’un système économique susceptible de dévorer jusqu’à notre disponibilité intérieure.
C’est aussi là que se situe la principale limite de cette œuvre presque constamment remarquable. *Soudain* est infiniment plus puissant lorsqu’il **incarne** ses idées que lorsqu’il les **énonce**. Certaines conversations philosophiques ou politiques franchissent ponctuellement cette frontière imperceptible au-delà de laquelle deux personnages cessent tout à fait de parler pour devenir les véhicules extrêmement éloquents d’une démonstration. Hamaguchi demeure suffisamment grand metteur en scène pour rendre ces passages intellectuellement stimulants, mais il arrive que le film explicite une intuition dont un geste, un silence ou la simple organisation d’une scène nous avait déjà fait comprendre toute la profondeur. Sa générosité conceptuelle peut alors devenir légèrement insistante. De même, cette durée considérable, loin d’être une coquetterie d’auteur, possède une véritable nécessité : elle permet aux rapports de mûrir, au temps de devenir une matière et aux conversations de dépasser le simple échange d’informations. Mais tout n’atteint pas la même intensité ; quelques inflexions pourraient disparaître sans que l’architecture humaine du film perde quoi que ce soit.
Ces réserves restent pourtant relativement modestes face à ce que *Soudain* accomplit. Car plus le film avance, moins l’Humanitude paraît désigner uniquement une méthode de soin. Le mot finit par contaminer secrètement toute la mise en scène. Comment regarder quelqu’un ? Comment lui parler ? Jusqu’à quelle distance s’approcher ? Que signifie être présent lorsque l’on ne possède aucune solution ? Comment maintenir l’autre dans le monde sans prétendre décider à sa place de ce que ce monde doit être ? À travers une histoire extraordinairement concrète, Hamaguchi transforme ces questions en principes de cinéma. Son film écoute les personnages avant de les interpréter, leur donne du temps avant de leur demander de produire du sens et accepte surtout qu’une personne demeure plus vaste que l’explication que l’on pourrait fournir d’elle.
Voilà pourquoi ses trois heures et seize minutes ne donnent finalement pas la sensation d’un film qui voudrait impressionner par son ampleur, mais de quelqu’un qui refuserait d’abréger une conversation simplement parce que le monde estime qu’elle a suffisamment duré. La longueur devient presque politique : dans une époque obsédée par l’accélération, *Soudain* ose considérer l’attention comme une activité à part entière. Il rappelle qu’écouter n’est pas attendre son tour pour parler, que prendre soin n’est pas seulement accomplir correctement un geste, que rencontrer quelqu’un ne signifie pas seulement apprendre qui il est. Il faut parfois suffisamment de temps pour que les catégories s’effacent et qu’apparaisse, derrière la directrice, la malade, la Française, la Japonaise, la soignante ou l’artiste, quelque chose de beaucoup moins facilement définissable : une personne.
*Soudain* n’est donc pas tout à fait cette œuvre parfaite dont chaque seconde semblerait absolument irremplaçable. Quelques idées se font entendre un peu plus fort qu’elles ne devraient, certaines démonstrations auraient gagné à conserver le secret magnifique des meilleurs moments du film, et cette exceptionnelle disponibilité demandée au spectateur n’est pas toujours récompensée avec la même intensité. Mais lorsque Hamaguchi cesse d’expliquer pour simplement regarder, son cinéma atteint une limpidité bouleversante. Peu de films savent faire sentir avec une telle précision que la douceur peut être une forme d’action, que l’écoute peut devenir un événement et que le temps consacré à quelqu’un n’est jamais nécessairement du temps perdu.
Le plus beau paradoxe de *Soudain* est finalement contenu dans son titre : il faut parfois attendre très longtemps pour que quelque chose arrive **soudain**. Et Hamaguchi possède cette confiance magnifique, presque insensée, dans le cinéma et dans les êtres : si l’on regarde assez longtemps, si l’on écoute assez attentivement, si l’on résiste à la tentation d’aller immédiatement à l’essentiel, l’essentiel finira peut-être par surgir de lui-même.
Spoilers:
Il faut un singulier courage de cinéaste pour bâtir plus de trois heures de film autour d’une idée aussi simple, aussi fragile et, au fond, aussi difficile à représenter que celle-ci : regarder véritablement quelqu’un. Avec *Soudain*, Ryūsuke Hamaguchi ne raconte pas seulement la rencontre entre Marie-Lou, directrice d’un établissement pour personnes âgées, et Mari, metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer ; il cherche ce qui se produit lorsque deux existences cessent progressivement de se tenir à distance. Librement inspiré d’une correspondance entre la philosophe Makiko Miyano et l’anthropologue Maho Isono, le film s’éloigne largement de la lettre de son matériau originel pour en conserver le mouvement essentiel : celui par lequel une conversation intellectuelle devient une relation, puis une nécessité affective. Hamaguchi en fait son premier long métrage majoritairement tourné en français et construit ce passage entre la France et le Japon autour de l’Humanitude, méthode de soin fondée notamment sur le regard, la parole, le toucher et le maintien de la dignité de la personne.
Ce qui aurait facilement pu devenir un film à sujet — la vieillesse, la maladie, la fin de vie, la crise des EHPAD, le manque de moyens, l’épuisement des soignants — devient ainsi quelque chose de beaucoup plus vaste : une réflexion sur les conditions nécessaires pour qu’un être humain demeure un sujet aux yeux d’un autre. Marie-Lou veut transformer l’établissement qu’elle dirige sans disposer réellement des moyens de ses ambitions. Elle demande davantage de présence dans un système qui rémunère le temps comme une ressource à optimiser ; davantage d’attention lorsque les équipes manquent déjà de bras ; davantage d’humanité dans une organisation qui, par nécessité économique, tend continuellement à convertir les personnes en tâches, les gestes en procédures et les minutes en coûts. Hamaguchi comprend surtout que cette contradiction serait beaucoup moins intéressante si elle opposait simplement une héroïne éclairée à une institution monstrueuse. Les résistances qu’elle rencontre n’ont pas toutes la même origine : certaines procèdent de la logique financière, d’autres de l’épuisement très concret de celles et ceux à qui l’on demande de faire mieux sans leur donner davantage. Le film possède là une intelligence morale remarquable : vouloir le bien ne dispense jamais de s’interroger sur celui qui devra matériellement le rendre possible. L’utopie de Marie-Lou est admirable ; son volontarisme peut aussi devenir aveugle. Et c’est précisément parce qu’Hamaguchi laisse cette contradiction travailler son personnage qu’il évite, la plupart du temps, l’angélisme auquel son sujet semblait pourtant le condamner.
Puis Mari entre dans le film, presque comme le hasard entre dans une vie : sans demander la permission au récit. Et *Soudain* change de centre de gravité. Leur rapprochement ne repose ni sur une mécanique romanesque, ni sur une succession de révélations psychologiques, mais sur quelque chose de beaucoup plus rare : le plaisir de découvrir la pensée de l’autre. Chez Hamaguchi, parler n’est jamais l’interruption de l’action ; parler **est** l’action. Une idée avance, hésite, rencontre une objection, bifurque, se reformule, et cette circulation intellectuelle produit progressivement de l’intimité. La grande déambulation nocturne qui accompagne leur rapprochement est à ce titre l’une de ces séquences où sa mise en scène atteint une grâce presque inexplicable. Les deux femmes peuvent discuter du hasard, du risque, du travail, de la société, du capitalisme ou de ce qu’il faudrait changer pour « rendre possible l’impossible » ; pourtant, ce que nous regardons réellement n’est plus le contenu abstrait de leurs phrases. Nous regardons deux personnes apprendre la cadence l’une de l’autre. Le dialogue devient rythme, la marche devient accord, les changements de langue deviennent autant de petits actes de confiance. Et tandis que le jour disparaît autour d’elles, le paysage semble progressivement absorber leur conversation jusqu’à ce qu’une idée intellectuelle — être pleinement présent à quelqu’un — devienne une sensation de cinéma. Plus tard, Kyoto répondra à Paris, le lever du jour au crépuscule, et un train surgi presque accidentellement dans le décor deviendra lui-même une ligne de passage entre deux mondes.
Toute la beauté de *Soudain* tient alors dans une correspondance secrète entre ce qu’il raconte et la manière dont il le filme. L’Humanitude demande de ne pas traiter le corps vulnérable comme un objet passif ; Hamaguchi refuse pareillement d’utiliser les résidents comme accessoires émotionnels. Son regard se place auprès d’eux plutôt qu’au-dessus d’eux. Il observe les toilettes, les repas, les déplacements, les conversations, les hésitations, les gestes minuscules par lesquels quelqu’un est rassuré ou reconnu. Le soin devient une mise en scène et la mise en scène, presque une forme de soin. Cela vaut également pour les acteurs : la caméra ne semble pas venir arracher une émotion, mais attendre qu’elle apparaisse. Tournant parfois avec deux caméras, privilégiant relativement peu les très gros plans et répétant longuement ses scènes en rapprochant progressivement l’appareil de l’espace des comédiens, Hamaguchi construit une proximité qui ne ressemble jamais à une intrusion. Cette méthode s’accorde admirablement avec un récit où l’enjeu fondamental consiste justement à savoir comment s’approcher de quelqu’un sans l’envahir.
Virginie Efira et Tao Okamoto portent cette méthode avec une précision exceptionnelle parce qu’elles ne cherchent jamais à fabriquer artificiellement la profondeur du lien. Efira donne à Marie-Lou une énergie extraordinairement concrète : celle d’une femme qui téléphone, négocie, convainc, organise, tient debout les autres et finit presque par ne plus savoir comment s’arrêter elle-même. Son idéalisme n’a rien d’éthéré ; il passe par une fatigue, une tension physique, une manière de continuer lorsque le corps commence déjà à protester. Face à elle, Tao Okamoto compose une Mari d’une limpidité trompeuse. La maladie est là, évidemment, mais le film refuse de lui permettre d’engloutir son personnage. Mari demeure d’abord une intelligence, un humour, une curiosité, une manière de regarder les choses ; elle n’est jamais transformée en compte à rebours ambulant destiné à préparer les larmes du spectateur. Leur remarquable travail linguistique participe directement de cette relation : chacune a dû apprendre à jouer dans une langue qui n’était pas la sienne, Efira en japonais et Okamoto en français. Les légères résistances de la parole, les écarts de rythme et la concentration nécessaire pour écouter véritablement l’autre cessent alors d’être des imperfections pour devenir le cœur même du film. Comprendre quelqu’un demande un effort. Répondre exige d’avoir entendu. Et l’une des plus belles idées d’Hamaguchi consiste précisément à filmer ceux qui écoutent avec autant d’attention que ceux qui parlent.
C’est également ce qui protège *Soudain* du mélodrame lorsque la mort cesse d’être une abstraction. Le titre contient depuis le commencement cette menace : ce qui est stable peut, soudain, ne plus l’être. Une maladie peut se dégrader ; quelqu’un peut tomber ; une présence sur laquelle notre quotidien commençait à compter peut devenir une absence. Hamaguchi ne transforme pourtant jamais cette finitude en spectacle. Lorsque Mari décline, la question n’est plus de savoir si Marie-Lou pourra la sauver — elle ne le peut pas — mais ce que « prendre soin » signifie lorsque guérir est devenu impossible. C’est ici que le film referme magnifiquement son architecture : l’Humanitude, d’abord présentée comme une méthode appliquée aux résidents d’un établissement, devient peu à peu une philosophie de la relation elle-même. Regarder. Parler. Toucher. Rester. Ne pas réduire quelqu’un à ce que son corps est en train de perdre. Le petit signe qui peut encore passer d’une personne à l’autre lorsque les grandes conversations ne sont plus possibles prend alors davantage de poids que les discours les plus savants du film. L’« impossible » n’était peut-être jamais d’empêcher la disparition ; il était de préserver jusqu’au bout la possibilité d’une relation.
C’est précisément parce que *Soudain* atteint par moments une telle évidence qu’apparaissent aussi ses limites. Hamaguchi fait généralement confiance au temps, aux corps et aux silences ; il fait parfois moins confiance au spectateur lorsqu’il s’agit des idées. Certaines conversations politiques et philosophiques verbalisent avec une insistance superflue ce que l’organisation même du récit avait déjà admirablement fait sentir. Le capitalisme, en particulier, quitte ponctuellement le statut de force invisible — cette machine qui transforme le temps humain en quantité mesurable — pour devenir un objet explicitement nommé et démontré. Or le film est plus puissant lorsqu’une aide-soignante épuisée, une réunion administrative ou quelques minutes volées à quelqu’un disent le système sans avoir besoin d’en produire la théorie. De même, plusieurs figures secondaires restent davantage définies par leur fonction dans la démonstration que par la mystérieuse épaisseur accordée aux deux protagonistes. Quant aux 196 minutes, elles sont profondément cohérentes avec la proposition : il faut du temps pour que la proximité entre Marie-Lou et Mari cesse de sembler écrite et commence à sembler vécue. Mais nécessaire ne signifie pas toujours irréprochable : quelques développements répètent une intuition déjà pleinement comprise, et le film aurait parfois gagné à appliquer à ses propres idées la retenue avec laquelle il traite ses émotions.
Ces réserves empêchent *Soudain* d’atteindre cette perfection miraculeuse où plus rien ne semble pouvoir être déplacé, mais elles n’altèrent guère la force profonde de l’expérience. Car Hamaguchi réussit quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une dissertation brillante sur le soin : il transforme une morale en sensation. Au terme de ces heures passées auprès de Marie-Lou et Mari, on ne retient pas seulement une méthode gérontologique, une réflexion sur la maladie ou une critique de l’organisation économique du temps ; on devient plus attentif à la manière dont quelqu’un regarde quelqu’un d’autre, à la durée d’un silence, à une main posée, à une langue étrangère que l’on fait l’effort d’apprendre, à un corps que l’on aide à rester debout. Et la magnifique reprise finale d’un hasard trivial, presque dérisoire, suffit alors à faire comprendre ce que trois heures de cinéma cherchaient patiemment : la mort est certaine, la maîtrise est une illusion, les rencontres sont contingentes — et pourtant quelque chose peut être transmis. Quelqu’un qui a disparu peut continuer à modifier la manière dont nous traitons celui qui se trouve devant nous.
*Soudain* est ainsi un film immense sans être tout à fait un film parfait, une œuvre volontairement démesurée dont certaines idées s’expliquent trop mais dont les plus belles ne s’expliquent justement jamais. Elles arrivent dans un regard, un changement de lumière, une maladresse linguistique, un massage des pieds, un train qui traverse le paysage ou un rire qui surgit au moment où on ne l’attendait plus. Hamaguchi fait durer son film pour atteindre ce que son titre promet en un seul mot : cet instant imprévisible où, après avoir longuement regardé le monde, quelque chose change — **soudain**.