Le film forêt rouge est une plongée au cœur de la forêt de Rohanne sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes qui accueille un groupe de résistant·es qui luttent pour un mode de vie sensible, un autre rapport au vivant.
C’est le parti pris de la réalisatrice et de ses monteur·ses que de faire un portrait de la ZAD en adoptant le point de vue théorique et cosmogonique de ses habitant·es, dans lequel l’humain n’est qu’un des maillons de la chaîne ni plus ni moins important qu’un autre. À travers cette immersion au long cours, il décrit les liens forts qui se sont noués entre ces actants. Cela passe par des gestes, des soins, des rituels, de la contemplation… Ces moments d’intimité sont restitués avec douceur et une grande beauté symbolique et formelle. La photographie et le montage avec ces plans serrés sur les mains, les pieds, les corps en mouvement, des branches, du ciel, de l’eau et de la faune donnent au film une formidable dimension sensible.
On pourrait s’attendre à un film ésotérique en dehors du réel, mais celui-ci revient à chaque fois que la·le spectateur·ice est tenté de se laisser bercer par la douce utopie. Car la vie à la ZAD est une lutte permanente. Avec les éléments d’abord, et l’autrice montre le dur labeur qui rythme la vie mais que l’esprit et la pratique communautaire rend plus joyeux et inclusif. Avec l’État et ses représentant·es ensuite, qui occupe une partie importante du film, celui-ci ayant été tourné au moment des expulsions de 2018 qui ont vu déferler sur la zone une violence inégalée jusqu’alors.
Mais ce n’est pas la spectacularité de la violence que montre directement le film. Il montre deux mondes qui s’affrontent : celui de l’État qui se fait porte-parole d’un système, d’une idéologie et des habitant·es qui se font les représentant·es du vivant.
Le film réussit à nous montrer que les utopistes ne sont pas forcément celles et ceux qu’on attend. Qui est dans l’incantation ? Les tenant·es d’un idéalisme aveugle qui ne peut pas comprendre ce qui sort de ses représentations comptables déracinées et qui se fait porte-voix d’un système, d’une idéologie ? Ou celles et ceux qui s’inscrivent dans un matérialisme profond, ancré dans le rapport aux autres, qui se manifeste par le réencastrement dans le grand mycélium de la vie ? Une scène particulièrement marquante à cet égard est la destruction méthodique, à la limite du sadisme, des habitations par les tractopelles. Là est la violence, là est la déviance.
De son côté, la forêt (on ne l’oublie pas) encaisse doublement les coups : directement par le poids des machines, des munitions qui se déversent et des gaz qui la pénètrent, et indirectement par l’intermédiaire des humain·es qui la vivent également dans leur chair (plus de 300 blessé·es et combien de traumatisé·es ?). Elle est donc le prétexte, le réceptacle, mais surtout une actrice de cette bataille. Elle protège les habitant·es, complexifie l’intervention des militaires, mais elle en est aussi la victime.
C’est tout l’objet de la dernière partie, le soin des humains et non-humains par des rituels, soin des habitations par la reconstruction, soin des âmes par la fête et des cérémonies. Ce film est une bénédiction pour celles et ceux qui n’ont jamais eu la chance de participer à ce genre de lutte. Il va au-delà des clichés véhiculés par les médias et leur permet d’accéder à travers ses magnifiques images à la beauté, l’énergie et la force collective que ces espaces sont capables de générer. Pour les autres, ils retrouveront dans le film toutes les raisons pour lesquelles ils et elles ont engagé leurs corps et leur énergie dans la lutte. Ils et elles retrouveront intact le sentiment de communion ressenti au plus profond d’elleux quand est venu le temps de la célébration, de l’expulsion de la peur, de l’angoisse et du danger vécus lors du déferlement de violence (désormais systématique) par l’État.
Quelle que soit votre expérience militante, vous ressortirez de la projection avec l’envie de prendre dans vos bras les habitant·es de la ZAD (humains et non humais) pour les remercier d’être l’avant-garde des luttes pour Nos Futurs.