L’Œuvre invisible, réalisé par Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, propose une approche singulière du cinéma en s’intéressant à une figure paradoxale, celle d’Alexandre Trannoy, cinéaste dont la carrière s’est construite sans films achevés. À travers une enquête nourrie de témoignages, notamment ceux de Jean Rochefort, Anouk Aimée ou Jacques Perrin, le film ne cherche pas à combler les absences, il les assume pleinement, jusqu’à en faire son langage.
Le récit se déploie comme un puzzle incomplet, fait d’archives rares, de souvenirs parfois contradictoires et de fragments de vie. Ce dispositif crée une tension constante entre ce qui est montré et ce qui échappe, donnant au spectateur un rôle actif. Il ne s’agit pas de comprendre, mais de ressentir, de se confronter à ce vide qui devient peu à peu une forme de présence.
En creux, le film questionne la notion même d’œuvre. Peut-on exister en tant que cinéaste sans avoir laissé d’images ? Peut-on marquer les esprits sans jamais achever un projet ? À travers Trannoy, c’est toute une vision du cinéma qui se dessine, un art du possible, du désir, parfois de l’échec.
Ce geste, profondément mélancolique, renvoie aussi à un cinéma disparu, celui des années 60, où les projets pouvaient naître d’une intuition, d’une rencontre, d’une foi presque naïve. L’Œuvre invisible ne cherche pas à résoudre son mystère, il l’expose, avec une forme de pudeur. Et dans cette retenue, il touche à quelque chose d’essentiel, une vérité fragile sur ce qui fait, ou non, une œuvre.