Aviez-vous entendu parler d’Alexandre Trannoy, un cinéaste maudit qui n’a jamais sorti le moindre film ? On a découvert avec bonheur le documentaire que lui consacrent les réalisateurs Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, lors d’une séance au Reflet Médicis le 17 avril 2026, suivie d’une rencontre avec Avril Tembouret, Clémence Rochefort (fille du célèbre comédien) et Frédéric Sojcher (réalisateur et enseignant).
Faute d’images (tous ses films sont censés avoir brûlé ou être portés disparus, et on ne connaît que leurs titres : Le Serpent de Gibraltar, L’Homme de l’aube, La Fuite en avant), ce documentaire atypique se fonde avant tout sur les témoignages de personnalités du monde de cinéma qui affirment avoir connu Alexandre Trannoy dans les années 60/70 . A tout seigneur, tout honneur, Jean Rochefort – qui a soufflé aux deux cinéastes l’idée de lui consacrer un long métrage) – parle de ce mystérieux personnage avec un oeil si malicieux et des moustaches si frémissantes qu’on se demande bientôt si ce Trannoy ignoré par les encyclopédies du cinéma ne serait pas une invention de l’immense acteur mort en 2017. Une impression renforcée par les circonstances étonnantes des rencontres d’autres témoins avec Trannoy. Ce dernier aurait abordé Jean-Claude Carrière dans le métro, et Claude Lelouch près des Champs-Elysées où il prenait des photos au Polaroïd pour les touristes, avant de devenir brièvement son assistant sur un film dont la pellicule allait brûler lors d’un accident de voiture sur la route du Festival de Cannes.
La préparation de l’Oeuvre Invisible, semée d’embûches, de problèmes financiers et de fausses pistes qui nous sont relatées (créant ainsi une mise en abyme, la difficulté du duo Tembouret/Radiounov à finaliser leur film faisant écho à l’incapacité de Trannoy à mener un projet à bout) s’est étalée sur une dizaine d’années, au cours desquelles les « témoins » sont décédés les uns après les autres : Rochefort, Carrière, Lelouch, mais aussi Anouk Aimée ou Jacques Perrin.
Restent deux « preuves » de l’existence d’Alexandre Trannoy : une interview audio recueillie par le grand critique de cinéma Michel Boujut (qui n’est hélas plus de ce monde pour nous confirmer son authenticité), dont des extraits nous sont livrés, et une scène de la Strada dans laquelle on le voit en jongleur. Une participation attestée dans l’article de Wikipedia consacré au film de Fellini. Mais, me direz-vous, Wikipedia n’est pas toujours une source fiable…
Alors, canular ou pas ? Au terme du film, et du débat qui a suivi (au cours duquel Avril Tembouret, l’un des deux réalisateurs, a répondu aux questions du public avec une subtilité qui a laissé ouverte les deux hypothèses, glissant même que la mort en 1980 du cinéaste maudit n’aurait pas été authentifiée), le mystère reste entier. Le mystificateur était-il Trannoy, mythomane avéré, ou Rochefort ? Mais qu’Alexandre Trannoy (dont Clémence Rochefort affirme avoir sans cesse entendu parler à la maison dans sa jeunesse) ait vraiment existé ou pas, l’Oeuvre Invisible est en tout cas une belle réussite de cinéma. Alors, courez-y pendant que ce documentaire (ou mockumentaire, ou documenteur ?) est encore proposé dans quelques salles après être sorti non pas le 1er avril, mais le 8. Quand les lumières se rallumeront, peut-être un très vieux monsieur (né en 1926, le cinéaste aurait aujourd’hui 100 ans s’il était toujours vivant) se lèvera-t-il au fond de la salle pour s’écrier : Alexandre Trannoy, c’est moi !