Muriel d'Ansembourg a passé une décennie sur des courts métrages consacrés aux adolescents qui découvrent que le sexe existe et qu'il ne ressemble à rien de ce qu'on leur en avait dit — Good Night en 2012, nommé aux BAFTA, puis Fuck-a-Fan en 2024, première incursion dans l'industrie du X, celle des tournages où l'on plaisante entre deux prises. Truly Naked prolonge le second et hérite des difficultés du premier : des années à chercher un financement pour un projet qui exigeait de filmer explicitement des adultes et pudiquement des mineurs, un casting sauvage par vidéos envoyées, et finalement le montage de coproduction qui rend ce genre d'objet possible aujourd'hui en Europe — Pays-Bas, Belgique, France, pour un film tourné en Angleterre, vendu depuis Berlin, présenté en section Perspectives.
Les 90 premières secondes montrent deux corps peints en or dans une lumière qui promet de la chaleur, puis un raccord cut brutal sur le plateau réel, l'appartement, l'adolescent derrière l'objectif : le dispositif fabrique la marchandise, retire le décor, et assigne au spectateur une place qu'aucun discours n'obtiendrait. Tout y est exact, jusqu'au vocabulaire technique et à la chorégraphie des positions — Alessa Savage, actrice de X, joue Lizzie et cette exactitude des protocoles de plateau tiendra jusqu'au dernier plan du film. Elle s'accompagne d'une décision qui commande elle aussi les cent deux minutes : rien dans le cadre ne cherche à exciter, l'explicite est là pour être vu, pas pour être consommé, et la caméra ne prend jamais le relais de celle qu'elle filme. L'éjaculation qui clôt la prise est d'ailleurs obtenue au moyen d'une prothèse dont la fausseté crève l'écran, et il faut saluer ce courage-là — des images qui s'annoncent comme truquées à l'instant précis où elles prétendent fonder l'autorité de vérité de tout ce qui suivra. Suit le « Bon, un thé ? », même pièce, même lumière, aucune ellipse, aucun raccord qui signalerait le franchissement d'une frontière, et une conversation sur les mycoses. La continuité spatiale fait seule le raisonnement : on sort de la pornographie comme d'un poste de travail, en posant sa caméra, et le scandale ne loge pas dans l'obscénité mais dans l'organigramme — un mineur y est employé, non déclaré, par son père. Le film tient là son objet réel, qui est un rapport de production. Il va passer une heure et demie à le perdre.
L'exposé scolaire arrive tôt et gouverne tout. Que le hasard assigne à un garçon élevé sur un plateau porno un travail de classe sur l'addiction au porno relève d'une commodité qui se voit, mais la maladresse est le prix. Le film s'achète ainsi une scène où ses personnages peuvent légitimement énumérer le lexique dégradant, comparer leurs positions et restituer des conclusions, puisque c'est le professeur qui l'a demandé. Le didactisme n'est pas supprimé par cette diégétisation, il est blanchi.
Puis vient la séance de photos pour "demandes spéciales", où Alec dirige Lizzie avec des accessoires absurdes. La caméra reste sur les mains, l'appoint de lumière, la négociation des poses. Caolán O'Gorman y est bon, rapide, professionnel, et cette compétence est le symptôme que le film réussit à rendre visible sans jamais le nommer : un adolescent survit à une situation intenable en la convertissant en savoir-faire. La mise en scène a filmé une dissociation, et l'a filmée juste. C'est aussi le sommet de la caractérisation d'Alec, atteint au premier tiers. Ce qui lui arrive ensuite relève du parcours balisé de l'éducation sentimentale — le nouveau du lycée, la fille inaccessible, le malentendu, la réconciliation — et le garçon en ressort avec exactement la même épaisseur, augmentée d'une opinion. Le montage alterne les deux régimes, chronique lycéenne et documentaire gonzo, en blocs si nettement découpés qu'on voit le classeur : une séquence pour la romance, une séquence pour le plateau, retour à la romance. Le raccord distribue les matières.
La conversation entre Nina et Lizzie est la seule séquence du film d'où les hommes sont sortis, et c'est celle à qui l'on confie la thèse. Une femme la prononce à voix haute, face caméra ou presque : le problème n'est pas le porno, c'est le patriarcat. Le film a passé une heure à le montrer — par le décor, par le montage, par le comportement du père — et il s'arrête pour le dire, comme s'il redoutait qu'on n'ait pas suivi. Le champ-contrechamp fige l'échange en débat, chacune sur sa chaise, chacune avec son argument, la réplique-clé tombant au centre du plan comme un sous-titre récité, sans contradicteur.
Arrive alors la meilleure idée du scénario, et le film la jette. Dylan recrute une femme croisée dans une pharmacie, lui fait signer une décharge — le plan existe, le papier est signé — et ce qui suit disqualifie méthodiquement ce que ce papier était censé garantir. Le consentement comme procédure, débordé par la situation ; puis le refus de la payer, qui transforme la question éthique en question salariale et en question de possession des rushes. Trois minutes pendant lesquelles le film pense enfin la pornographie comme un rapport de production. Après quoi Rose disparaît. Plus un plan. Les conséquences de ce qu'elle a subi seront portées par la conscience du garçon, qui s'éloigne de son père et grandit. La seule femme réellement abîmée du film est expulsée du film dès qu'elle a servi à convertir un adolescent.
La bascule est le tournage avec le poulpe. Le film avait besoin d'un seuil visuel pour produire un seuil moral, et il se l'accorde : l'horreur entre dans le cadre. Que l'économie du clic pousse à l'extrême, la dramaturgie ne l'établit pas ; l'intensité, si. Le gros trait est assumé jusqu'au mauvais goût, avec cette conviction qu'une image assez répugnante vaut argument. Un film qui jure de ne pas juger organise ici le dégoût dont il aura besoin pour son dernier acte.
Quant au père, le film lui accorde l'analyse la plus lucide qu'on y entende — ce n'est pas un projet artistique, c'est du porno, il faut du hardcore, sinon personne ne clique — après l'avoir soigneusement codé en enfant vieilli, peignoir de soie et joints à toute heure. Le système est énoncé au dialogue, la sanction tombe sur un individu. Et au moment précis où sa part noire affleure, où la mise en scène pourrait descendre chercher ce qui a fabriqué cet homme, le scénario remonte et se contente de deux étiquettes : misogynie de sa génération, faim de vues. Le personnage qui portait la lecture capitaliste du film se trouve expliqué par son époque et par son ambition, ce qui dispense de l'expliquer par son marché. La réalisatrice répète en entretien qu'il est prisonnier de ce qui l'a fabriqué ; sa dramaturgie avait besoin d'un fautif et l'a désigné. Au final, le film n'apporte pas grand-chose de neuf sur l'industrie du X elle-même.
Le dernier acte remplace la cohabitation par la suppression. Il ne s'agit plus d'apprendre à vivre avec les images : il s'agit d'éteindre l'enregistrement de tout acte sexuel, y compris privé, y compris consenti, y compris tourné entre deux personnes qui s'aiment et n'ont l'intention de le vendre à personne. Le film cesse alors d'être un film pour devenir un avertissement sanitaire adressé à une classe d'âge, et cette conversion lui coûte tout ce qu'il avait construit : les deux mondes qu'il s'était donné une heure à faire coexister sont soldés en dix minutes, l'un ayant gagné, l'autre devant disparaître. Puis vient l'idée de trop, la trouvaille qu'on garde pour la fin parce qu'on la croit forte : le retournement vers la caméra. Équation usée jusqu'à la corde, plaquée en guise de signature, et qui a surtout le mérite d'occuper la sortie de séance pour éviter qu'on demande ce que la caméra, elle, fabriquait pendant la séquence du poulpe.
Voilà donc à qui la réparation est confiée. Pas au droit du travail, qui n'apparaît que trois minutes et sous la forme d'un chèque refusé. Pas à l'État, absent d'un territoire sans nom. Pas aux hommes, dont le représentant est expédié en père indigne au moyen de deux adjectifs. La réparation incombe à une lycéenne de dix-sept ans, à une actrice de X qui articule proprement le mot patriarcat, et à la conscience d'un garçon qu'il faudra rééduquer. Le film redistribue une question de marché en question de conduite intime et confie la solution à celles qui subissent le problème. C'est exactement ce que fait l'époque qui l'a produit : elle légifère sur la vérification d'âge, elle commande des exposés scolaires, elle demande aux adolescentes d'éduquer les adolescents, et elle ne touche jamais aux plateformes.