Film intéressant dans le choix de sa thématique, mais profondément problématique dans son exécution.
Je précise d’emblée que l’assassinat de Samuel Paty est un drame absolu et qu’il est important que cette histoire soit racontée, au même titre que n’importe quel crime particulièrement marquant perpétré au nom d’une idéologie, d’un fanatisme ou d’un trouble psychiatrique. C’est d’ailleurs pourquoi je tenais tant à voir ce film.
Parmi les points positifs, Antoine Reinartz est excellent dans le rôle principal et porte largement le film par son jeu sobre, juste et retenu. Emmanuelle Bercot est également convaincante. La montée progressive de la tension fonctionne plutôt bien. Malheureusement, cela ne suffit pas à sauver l'ensemble.
Pour les points négatifs :
1. Une faiblesse artistique évidente :
Sur le plan artistique, c'est très faible. On a davantage l'impression de regarder un téléfilm qu'un véritable film de cinéma. La mise en scène est plate, scolaire et sans relief. Hormis Antoine Reinartz et Emmanuelle Bercot, une grande partie de la distribution manque de crédibilité et certains seconds rôles sont franchement mauvais. Les dialogues sont souvent démonstratifs et manquent de subtilité.
2. Un amalgame permanent entre des sujets pourtant distincts, complexes et nuancés :
On en vient alors au principal problème du film : il mélange constamment des sujets pourtant différents. Tout semble progressivement fusionner dans un même récit : terrorisme, islam, musulmans de France, Daech, cités populaires, imams, cause palestinienne, et antisémitisme sont évoqués comme les éléments d'un même continuum.
Le montage et l'accumulation de ces références donnent l'impression de construire progressivement l'image d'un bloc homogène et menaçant, seulement nuancé par quelques figures de « bonnes musulmanes » présentées comme modérées, bien intentionnées ou repentantes. J'ai trouvé cela caricatural, parfois même grotesque.
Entre les accents volontairement appuyés, certaines références du type « Maghreb Radio » — qui contribuent à associer, dans l'esprit du spectateur, cette affaire à un imaginaire essentiellement maghrébin — et une galerie de personnages secondaires souvent réduits à des stéréotypes, j'ai fréquemment eu l'impression d'assister davantage à une démonstration de stigmatisation qu'à une véritable tentative de compréhension d'une réalité complexe.
L'origine tchétchène de l'assaillant, pourtant importante pour rappeler que le terrorisme islamiste ne se réduit ni aux populations arabes ni aux populations maghrébines, est quant à elle totalement absente du récit. Cet effacement contribue à brouiller la compréhension du phénomène et nous amène au troisième point.
3. Une réflexion insuffisante sur les mécanismes de la radicalisation et sa prévention :
Comme pour d'autres auteurs de violences extrêmes, l'idéologie n'explique jamais à elle seule le passage à l'acte. Le film aurait gagné à explorer davantage la rencontre entre une idéologie radicale et une trajectoire individuelle particulière, plutôt que de suggérer qu'une appartenance religieuse ou culturelle suffirait à comprendre le crime.
Dans un registre proche, Le Ciel Attendra abordait la radicalisation avec infiniment plus de finesse, de complexité humaine et de qualités cinématographiques. Il montrait notamment que les trajectoires de radicalisation peuvent concerner des profils très différents, ce que les travaux de Dounia Bouzar ont également largement mis en évidence.
J'aurais également aimé que le film aborde davantage la question de la prévention et des limites de l'action publique. Comment mieux détecter les trajectoires de radicalisation ? Comment lutter contre la propagande en ligne ? Comment mieux protéger les citoyens, les fonctionnaires et toute personne menacée ? Et surtout, comment gérer les personnes déjà signalées aux services de renseignement pour radicalisation lorsqu'elles ne peuvent pas être poursuivies pénalement mais présentent néanmoins des facteurs de risque préoccupants ? Ce sont des questions essentielles si l'objectif est réellement d'éviter que de tels drames se reproduisent. À mes yeux, comprendre comment un tel assassinat devient possible est au moins aussi important que désigner les responsables.
C'est précisément parce que l'affaire Samuel Paty est un sujet aussi grave qu'elle mérite une approche rigoureuse, nuancée et pédagogique, cherchant à éclairer les mécanismes profonds de la radicalisation et du passage à l’acte plutôt qu'à alimenter des représentations simplifiées du problème.
4. Le contexte politique de l'œuvre :
Ce qui me dérange enfin est le contexte politique dans lequel sort cette œuvre. Le film est adapté du livre de Stéphane Simon, producteur de télévision, éditeur de médias et animateur de radio, dont la société Open Media Factory a travaillé pour les campagnes de Marine Le Pen. Il est également coproduit par cet homme. Cela ne disqualifie évidemment pas automatiquement le film, mais il s'agit malgré tout d'un récit porté par des personnes ayant une vision politique particulière, dans un contexte où les prochaines échéances présidentielles se rapprochent.
Au final, j'ai eu le sentiment de voir moins un film d’utilité publique qu'un objet politique. Sous couvert d'hommage et de pédagogie, il véhicule une vision du monde que je juge trop orientée et caricaturale, et risque davantage d'alimenter les fractures déjà présentes dans la société française que de favoriser la compréhension et la résolution d'un phénomène pourtant sérieux et complexe.