Vincent Garenq est l'auteur de Présumé Coupable, qui retrace le calvaire subi par l'huissier de justice Alain Marécaux injustement accusé dans le cadre de l'affaire d'Outreau. Ce film palpitant et trés bien interprété, nous faisait ressentir de façon viscérale toute l'injustice du calvaire subi par le père de famille, tout en restant d'une précision quasi documentaire sur les faits eux mêmes.
Ce sont exactement les mêmes qualités que possède L'Abandon: même précision minutieuse, même souci du réalisme et sens du détail, ou l'émotion n'est jamais artificiellement plaquée sur le film, mais ressort naturellement au travers des véritables événements et de leurs conséquences humaines.
Si L'Abandon est un film essentiel pour appréhender l'affaire Paty, c'est justement car il n'est pas un film à thèse. Il ne privilégie, en effet, aucun angle de traitement de l'affaire, ni point de vue particulier. Il n'apporte par ailleurs aucune information supplémentaire que nous ne connaissons déjà. Ce n'est pas un film sur la religion ni même sur la liberté d'expression. Mais ce n'est pas non plus un film policier, ni une réflexion politique sur les raisons qui ont mené au drame, bien que chacun soit libre de la faire.
En s'attachant uniquement aux faits, précis, documentés, retracés dans leur déroulement chronologique, le film parvient à atteindre une forme de vérité. Une vérité multifactorielle et absolument pas manichéenne d’où il ressort, à mon sens, vraiment deux choses essentielles.
-D'une part ce qu'il montre c'est l'engrenage terrible qui s'est rapidement mis en place, échappant à tout contrôle. Un engrenage ou, sans nier les responsabilités humaines, ce sont bien les réseaux sociaux et la vitesse de propagation de l'information en 2020, dont la mesure n'a visiblement pas été prise, qui sont au coeur du problème.
- D'autre part, ce que le film parvient à traduire, c'est ce sentiment de gâchis, de fatalisme qui caractérise cette affaire ou pourtant tout le monde était impliqué et de bonne volonté. Car oui, il était à l'origine raisonnablement inconcevable que tout cela puisse se terminer d'une façon aussi dramatique. Ou comment, par une sorte de mécanique folle et irréversible, on parvient à une tragédie dont finalement personne ne voulait, sauf peut être le tueur lui-même, visiblement trés déséquilibré au demeurant.
Le titre du film est d'ailleurs assez ironique, car on observe en réalité que Samuel Paty n'a pas du tout été abandonné. Ni par ses collègues (à une ou deux exceptions prés), ni par sa hiérarchie, ni par la police, ni par la majorité de ses élèves, ni évidemment par ses proches. Par ailleurs toutes les procédures "officielles" dans ce type de situation ont été appliquées, du moins sur le papier.
Mais comme on est dans la vraie vie et pas dans une fiction, ceux qui sont chargés de prendre ces mesures -à commencer par la principale du collège- n'ont rien d’héros. Ce sont de simples fonctionnaires faisant de leur mieux, malgré un stress éprouvant pour appliquer des procédures qu'ils n'ont pas décidées eux mêmes et souvent ne connaissent même pas au préalable, dans une situation qui les dépasse totalement. Sans oublier l'inadéquation des dites procédures par rapport à la vitesse de propagation de la rumeur et au pouvoir de nuisance des réseaux sociaux. C'est vraiment deux poids, deux mesures.
Enfin, on ne peut pas parler de l'Abandon sans saluer la performance d'Antoine Reinhartz qui campe un Samuel Paty physiquement ressemblant mais surtout trés convaincant. Un homme ordinaire, qui n'a rien d'un héros lui non plus. Un homme intègre et assez fragile, voulant simplement faire son travail et dépassé lui aussi par les événements.