L'abandon est un film exceptionnel à plusieurs égards. Il faut d'abord relever qu'il s'inscrit dans une thématique chère à Vincent Garenq: le mensonge. Son aspect anodin au début, puis rapidement ses conséquences tragiques, voire cataclysmiques au final. C'est le thème central et aussi le titre de la série qu'il avait réalisé en 2020 "Le Mensonge". Presque obsessionnel chez Garenq, il est également traité dans "Au Nom de Ma Fille", et "Présumé Coupable". Le caractère exceptionnel du mensonge traité dans "l'Abandon" est qu'il ne conduit pas seulement au sauvage assassinat d'un homme, à la mutilation de sa famille, mais qu'il affectera une société toute entière. Pour nous montrer tout cela, Garenq choisit de coller de manière presque hermétique à la réalité. Tant du point de vue des faits que des paroles, authentifiés par les minutes du procès. Donc reprocher au réalisateur d'avoir trop collé aux faits, ou d'avoir fait un film dangereux, revient à dire que les faits, et la réalité elle-même, sont dangereux. Ce reproche est tout aussi pertinent que de déplorer que l'eau mouille. Car, oui, les faits et la réalité dans laquelle on vit en France, et en Occident plus globalement, depuis une trentaine d'année, sont devenus dangereux. En fait, Garenq choisit de traiter son film de manière presque documentaire, précisément parce qu'il voulait se prémunir de l'accusation que certains n'auraient pas manqué de lui faire; d'avoir menti sur les faits, ou de les avoir maquillés, ou bien interprétés, ou encore exagérés. Son propos était de prouver que dans cette affaire ce n'est pas lui qui aurait menti. Les "vrais" mensonges auront été ceux, au premier chef, d'une collégienne rétive à toute discipline scolaire, soutenue par des parents dépourvus de toute objectivité, et surtout ceux d'un agitateur islamiste patenté. La Jihadisphère, hyper active sur les réseaux sociaux, a fait le reste. L'autre thème majeur du film est celui évoqué par le titre : l'Abandon. La scène d'ouverture du film est essentielle. Paty explique l'objet de la séquence des cours qu'il va commencer : l'opposition entre croyances personnelles et liberté d'expression, aspect central de la laïcité. La séquence est inscrite dans le programme national d'instruction civique française. Les supports choisis par Paty sont des documents iconographiques recommandés par l'Éducation Nationale, elle-même. Or, compte tenu de l'affaire Samuel Paty, ce cours n'est aujourd'hui plus enseigné avec ces supports, de l'aveu même des syndicats de professeurs, et des académies. Donc de tous les abandons que le film montre à propos de Samuel Paty, le plus lourd de conséquences pour notre société entière est celui-ci : l'abandon de ces deux principaux piliers de notre République : la laïcité, et surtout la liberté d'expression. Générant en revanche une auto-censure omniprésente, souvent euphémisée par le terme modération. Par conséquent, ceux qui ont trouvé le film embarrassant, ont réagi ainsi parce qu'ils ont du mal à reconnaître la réalité suivante: le fanatisme islamique s'est infiltré partout, notamment dans l'École. Il intimide, il menace, ou il tue, parfois de la plus ignoble des manières, ceux ou celles qui tentent d'inculquer ou d'appliquer deux préceptes qui lui sont insupportables. Il est surprenant que ceux qui ont critiqué le film n'ont même pas fait allusion à l'excellence incontestable des acteurs. Pas seulement d'Antoine Reinarz et d'Emmanuelle Bercot, qui sont absolument éblouissants. Mais aussi des autres rôles "secondaires", tenus par les adultes ou les adolescents, tous plus vrais que nature. Cette excellente performance collective a deux effets, accroître l'aspect documentaire du film, et renforcer son impact émotionnel. Autre étrangeté à propos de ce film. Pourquoi était-il hors compétition? Certains ne manqueront pas de dire qu'il s'agit de l'ultime abandon. Celui des instances du monde du cinéma. Elles n'ont pas osé prendre le risque que le film soit récompensé de peur d'accroitre la polémique. Polémique initiée par ceux-là même qui, déjà ont reproché au cinéaste d'avoir exhumé l'affaire Samuel Paty.