Godard adapte ici la nouvelle de Mérimée et non le célèbre opéra de Bizet dont un air, assez insolemment, est seulement siffloté brièvement deux fois dans le film. La musique du film, splendide, est essentiellement constituée de quatuors de Beethoven joués par le quatuor Prat. On sait l'importance de la musique pour Godard et, ici, le quatuor Prat participe entièrement au film, non seulement bien sûr de façon sonore, mais aussi à l'image.
Godard, qui apparaît largement dans le film dans le rôle de « l'Oncle Jean » (mais on apprend à un moment donné qu'il s'appelle Godard), est fidèle à l’esprit de la nouvelle de Mérimée, puisque le film traite essentiellement de l'amour, de la mort, et de leurs rapports avec la beauté. La beauté qui a ici, comme chez Mérimée avec Michaela et Carmen, deux visages, celui de Claire, la musicienne, et celui de Carmen, la hors la loi. Claire, jouée par Myriem Roussel, dont le visage, filmé par Godard, rappelle un idéal de beauté céleste, comme une Vierge peinte par Filippo Lippi. Carmen, jouée par Maruschka Detmers, est une beauté terrestre, incarnée, « voluptueuse et farouche » comme dans la description de Mérimée, avec une pointe de lourdeur et de vulgarité pour exciter le désir charnel.
La complexité formelle du film n'empêche nullement qu'il semble « aller de soi », qu'il se regarde/écoute comme une musique et, une fois de plus, alors que la plupart des cinéastes français ont renoncé à toute recherche et à toute innovation formelle, qu’il soit un véritable enchantement. La complexité formelle aboutit donc chez Godard à son contraire, l'impression de naturel, miracle propre à toute grande œuvre d'art.