Il y a dans *Quatre garçons pleins d’avenir* quelque chose de très français et de très fin des années 90 qui le rend à la fois attachant et légèrement insaisissable. Sorti le 6 août 1997, réalisé par Jean-Paul Lilienfeld, le film suit quatre étudiants en droit à Aix-en-Provence embarqués dans une nuit de dérive et de solidarité bancale autour d’un ami recalé une fois de trop ; il tient en 1h30, ce qui lui donne d’emblée une allure de comédie nerveuse, presque attrapée sur le vif, plus soucieuse de circulation, de langage et de dynamique de groupe que de véritable construction monumentale. C’est aussi un film qui a fini par acquérir une réputation culte, portée par son parcours inattendu en salles puis en vidéo, alors même que sa sortie avait été fragilisée par une exposition estivale et une concurrence écrasante.
Ce qui frappe d’abord, et ce qui explique sans doute pourquoi le film a gardé une place à part dans la mémoire de certains spectateurs, c’est son rapport à la jeunesse. Pas une jeunesse idéalisée, pas une jeunesse “écrite par des adultes qui se souviennent vaguement avoir eu vingt ans”, mais une jeunesse embarrassée, vantarde, lâche, affectueuse, mesquine, drôle malgré elle. Lilienfeld a lui-même expliqué qu’il voulait avant tout faire sonner juste une comédie sur des jeunes, avec des étudiants crédibles parlant comme ceux de l’époque ; et c’est probablement la vraie réussite du film. On sent dans les dialogues un désir de capter un parler, une attitude, une manière d’exister en bande qui donne au film sa sève la plus immédiate. Même quand il force, même quand il cabotine, il a souvent ce petit supplément de vérité sociale et générationnelle qui manque à beaucoup de comédies françaises du même registre.
Le problème, c’est que cette justesse de ton ne s’accompagne pas toujours d’une vraie tenue de mise en scène ou d’une progression dramatique à la hauteur. On sent le film très amoureux de ses personnages, de leurs manies, de leurs surnoms, de leurs humiliations, de leurs grands gestes absurdes, mais moins rigoureux dès qu’il s’agit de transformer cette matière en forme vraiment mémorable. Il y a de très bons éclats, des tronçons entiers qui vivent sur une énergie de bande extrêmement communicative, et puis il y a aussi tout ce qui paraît plus approximatif : des effets comiques qui tombent un peu à plat, des passages qui misent beaucoup sur la connivence, un récit qui avance davantage par accumulation de péripéties et de trognes que par véritable montée en puissance. C’est un film vivant, oui, mais brouillon. Un film sympathique, oui, mais pas toujours inspiré. Un film qui a de la personnalité, certainement, mais qui ne réussit pas tout ce qu’il entreprend.
Je trouve d’ailleurs que son statut de film “culte” dit presque plus sur ce qu’il représente que sur ce qu’il accomplit de bout en bout. Il représente une époque, une humeur, une forme de comédie étudiante française devenue rare, presque un contre-modèle artisanal face à des productions plus formatées. Il représente aussi un quatuor de jeunes acteurs encore peu installés, entourés de figures plus connues comme Thierry Lhermitte, Roland Giraud ou Patrick Sébastien, dans un cadre où le plaisir du personnage secondaire outré compte presque autant que l’intrigue elle-même. Mais si l’on met de côté la nostalgie, le capital sympathie et la valeur de citation, il reste un film inégal, dont la drôlerie n’est pas constante, dont la facture n’a rien d’exceptionnel, et dont le souvenir est parfois plus flatteur que la vision.
C’est pour cela que je n’arrive ni à le rejeter, ni à le célébrer sans réserve. J’aime son absence de prétention, son goût du ratage, sa tendresse cachée sous la mauvaise foi, sa façon de filmer les losers non comme des figures tragiques mais comme des types encore en train d’apprendre à rater ensemble. J’aime qu’il n’essaie pas de se donner une importance qu’il n’a pas. J’aime même sa rugosité, son aspect parfois mal dégrossi, parce qu’il y a là une sincérité qu’on ne peut pas totalement feindre. Mais je ne peux pas non plus oublier que le film repose beaucoup sur son ambiance, sur sa langue et sur l’attachement qu’on finit par avoir pour sa bande, davantage que sur une vraie maîtrise de cinéma. Il fait sourire plus qu’il ne renverse, il amuse plus qu’il ne marque profondément, et il touche par intermittence plus qu’il n’emporte vraiment.
Au fond, c’est peut-être ce mélange qui le rend intéressant : ce n’est pas un grand film, ce n’est pas non plus une petite chose négligeable. C’est une comédie de génération qui a sa musique propre, sa vérité de groupe, son parfum d’échec tendre et de chaos potache, mais qui reste enfermée dans ses limites de fabrication, de rythme et d’écriture. On comprend sans peine qu’elle ait pu devenir précieuse pour ceux qui s’y reconnaissent, tout en voyant très bien pourquoi elle laisse aussi à distance. Moi, je la regarde comme un objet imparfait mais vivant, souvent drôle, parfois très juste, parfois franchement daté, porté par une vraie affection pour ses personnages mais jamais transcendé par une mise en scène ou un scénario assez forts pour le hisser plus haut. Et c’est précisément cette impression d’avoir affaire à un film sincère, identifiable, agréable, mais inabouti, qui me reste une fois le générique passé.