Il y a des films que l’on admire pour leur ampleur, d’autres pour leur ambition, et puis il y a ceux que l’on aime parce qu’ils ont compris avant tout le monde qu’un blockbuster pouvait être léger sans être idiot. *Men in Black*, sorti en 1997, appartient clairement à cette dernière catégorie. Barry Sonnenfeld y adapte le comic de Lowell Cunningham en film de science-fiction comique, mais surtout en machine de rythme, de style et de décontraction. Dès les premières minutes, on sent que le film ne cherche ni la gravité factice ni la mythologie écrasante : il préfère l’idée, le tempo, le décalage, la manière très américaine de traiter l’extraordinaire comme une simple affaire administrative. C’est peut-être ce qui le rend immédiatement sympathique et durablement regardable : derrière les extraterrestres, les gadgets et les costumes noirs, il y a avant tout une comédie sur le professionnalisme blasé, sur le fait de sauver le monde comme on gère un service public sous pression.
La vraie trouvaille du film, c’est évidemment son duo. Will Smith arrive avec son énergie insolente, son sens naturel de la relance, sa façon de faire exister chaque réaction comme une vanne potentielle ; Tommy Lee Jones, lui, joue la sécheresse absolue, le visage fermé, la lassitude érigée en méthode. Le film fonctionne parce qu’il ne leur demande pas d’être drôles de la même manière. L’un électrise, l’autre absorbe. L’un parle trop, l’autre coupe court. L’un est encore dans le monde, l’autre s’en est retiré depuis longtemps. Ce contraste donne à *Men in Black* une musicalité comique rare : on ne rit pas seulement des répliques, on rit d’un rapport au réel. Ce n’est pas un simple buddy movie efficace ; c’est un buddy movie qui a compris que le meilleur humour naît souvent d’un déséquilibre très précis entre l’émerveillement et l’usure. Ce n’est pas un hasard si Sonnenfeld a raconté plus tard avoir pensé Jones comme le “straight man” du tandem, laissant à Smith l’espace du feu d’artifice.
Ce qui me plaît aussi beaucoup, c’est la manière dont le film fabrique un univers entier sans jamais s’alourdir. En moins de cent minutes, il installe une bureaucratie secrète, une galerie de créatures, une vision ironique de New York comme zone de transit intergalactique, et une esthétique immédiatement identifiable. La photographie lisse et nocturne, les silhouettes en costumes, le goût de Sonnenfeld pour la frontalité et le grotesque, la partition de Danny Elfman qui ajoute juste ce qu’il faut de malice macabre : tout cela crée une ambiance à la fois pop, étrange et élégante. Et surtout, il y a les créatures de Rick Baker. On sent encore la matière, le latex, les animatroniques, les marionnettes, le plaisir artisanal de montrer des corps improbables au lieu de tout abandonner à l’image numérique. C’est probablement pour cela qu’une bonne partie du film conserve aujourd’hui un charme que beaucoup de productions plus “modernes” ont perdu. Son imaginaire a beau être loufoque, sa texture reste tangible.
Là où je reste un peu en retrait, c’est sur tout ce qui empêche le film de passer du très bon divertissement au vrai grand film. Le scénario est malin, mais il est aussi assez mince. Il avance avec efficacité, sans gras, sans détour inutile, mais aussi sans véritable épaisseur dramatique. Le film est si content de son ton qu’il renonce parfois à aller un cran plus loin dans l’émotion, dans le mystère ou même dans la satire. Il flirte avec des idées passionnantes — l’effacement de soi, le secret comme condition de l’ordre, le cosmique caché derrière le quotidien — sans jamais les travailler jusqu’au vertige. Même ses meilleurs personnages sont définis davantage par leur fonction comique et leur présence que par une vraie complexité intérieure. J’admire cette concision, mais c’est aussi ce qui limite mon attachement : une fois le plaisir du dispositif passé, il reste moins à ruminer que dans les œuvres du genre qui ouvrent une véritable profondeur derrière leur façade ludique. Ses 98 minutes sont une qualité évidente, mais aussi presque une frustration.
Je trouve aussi que le film appartient à cette catégorie d’œuvres dont le souvenir est parfois encore meilleur que certains passages eux-mêmes. On se rappelle une allure, une dynamique, une idée de cinéma très séduisante ; on se rappelle les lunettes, le costume, la nonchalance, la circulation parfaite entre l’absurde et le cool. En le revoyant, on constate que tout n’a pas exactement le même poids. Certaines blagues font toujours mouche, d’autres ont un côté plus daté ; certains effets gardent leur pouvoir de fascination, d’autres trahissent davantage leur époque ; et le récit, sans jamais devenir ennuyeux, n’atteint pas toujours la même précision que son concept. C’est pour cela que je n’ai jamais tout à fait envie de le placer au sommet. Je le trouve trop vif, trop bien casté et trop intelligemment dessiné pour le minimiser, mais un peu trop léger, un peu trop satisfait de son propre charme pour en faire une œuvre qui me renverse durablement.
Reste qu’il y a une classe folle dans *Men in Black*. Celle des films qui ne surjouent pas leur importance, qui préfèrent l’invention à l’emphase, qui savent qu’un univers peut tenir dans une démarche, une coupe de costume, une réplique dite avec le bon tempo. Je comprends parfaitement qu’il ait été un énorme succès public et critique, qu’il ait lancé une franchise et qu’il soit resté comme une référence de la science-fiction grand public des années 1990. Mais ce que j’aime chez lui n’est pas exactement ce qui me ferait l’adorer sans réserve : j’aime son insolence, sa fluidité, sa précision comique, son bestiaire, son duo, son refus de la boursouflure. J’aime moins son manque de profondeur réelle, son intrigue parfois trop fonctionnelle et le fait qu’il laisse entrevoir un film encore meilleur qu’il ne devient jamais tout à fait. Au fond, c’est un film que je regarde avec beaucoup de plaisir, beaucoup de respect, souvent avec le sourire, mais sans cette part d’éblouissement ou d’émotion persistante qui transforme une réussite en obsession. Et c’est justement ce mélange d’adhésion sincère et de réserve tenace qui le rend, à mes yeux, plus intéressant qu’un simple classique intouchable : c’est un excellent divertissement, un objet de cinéma très malin, très séduisant, très bien tenu, mais pas tout à fait un grand vertige.