G. W. Pabst dresse ici un portrait au vitriol d’une bourgeoisie cynique et repue, festoyant sans vergogne pendant que le peuple meurt de faim dans une Vienne exsangue au lendemain de la Première Guerre mondiale. La misère y est montrée sans fard, notamment à travers le destin de femmes contraintes d’échanger leur corps contre un peu de nourriture, dans une société où la survie passe par une véritable marchandisation de soi.
La violence et la crudité de cette dénonciation sociale sont telles que le film fut très tôt frappé par la censure : attaqué pour son caractère jugé lubrique et ses tendances subversives, il subit de nombreuses coupes, passant de 3 738 à 3 477 mètres, avant d’être encore remanié selon les pays. Il n’en subsiste aujourd’hui que des versions lacunaires, amputées d’environ une demi-heure, ce qui n’empêche nullement de mesurer la puissance de l’œuvre.
Le film impressionne également par sa grande modernité formelle : bien avant que le procédé ne se généralise, il adopte une structure chorale, suivant plusieurs destins qui se croisent sans nécessairement se rencontrer. Ainsi, Maria (Asta Nielsen) et Grete (Greta Garbo), deux figures centrales issues du même milieu, évoluent dans un même espace sans jamais interagir, renforçant l’impression d’un monde fragmenté où chacun lutte isolément pour sa survie. Cette dispersion des trajectoires individuelles traduit admirablement l’éclatement social d’une époque en crise.
Autour d’elles gravite toute une galerie de figures monstrueuses, véritables auxiliaires d’un ordre social corrompu : le boucher incarné par Werner Krauss et la modiste-maquerelle interprétée par Valeska Gert, fournissant aux nantis une « marchandise » humaine. Ces personnages, à la limite de la caricature, confèrent au film une dimension presque expressionniste dans sa représentation de la violence sociale.
Chef-d’œuvre d’une puissance exceptionnelle, œuvre d’une noirceur implacable, La rue sans joie s’impose ainsi comme un témoignage saisissant sur les ravages économiques et moraux de l’après-guerre, mais aussi comme une charge politique d’une audace rare pour son époque.