J’ai toujours trouvé qu’il y avait deux façons de filmer l’apocalypse : la version “tonnerre et trompettes”, ou la version “sale, lumineuse et hystérique”, celle qui surgit au détour d’une rue bondée, sous des guirlandes de Noël, au milieu de vitrines trop propres et d’une ville qui n’a pas l’air d’y croire mais qui le vit quand même. *Le jour de la bête* choisit cette seconde voie avec un culot rare : c’est une comédie horrifique qui mord, qui ricane, qui accélère, et qui, surtout, transforme Madrid en terrain de jeu démoniaque à taille humaine, urbain, commercial, électrique — un décor qui finit par compter autant que les personnages.
Le point de départ est génial parce qu’il est à la fois simple et tordu : un prêtre persuadé d’avoir déchiffré un message apocalyptique se retrouve à devoir agir dans l’urgence, mais sans mode d’emploi, dans une ville saturée de signes, de bruit, de tentations et de charlatans. Et là, Álex de la Iglesia fait ce qu’il sait faire de mieux : il prend une idée “grave” et l’empoisonne au rire noir, au grotesque, au malaise, jusqu’à ce que tout devienne à la fois drôle et inquiétant. On a l’impression que le film avance comme une boule de neige : plus ça roule, plus ça ramasse des morceaux de société (la télé poubelle ésotérique, la violence bête, la fascination pour le spectaculaire, la confusion entre foi et mise en scène), et plus ça devient fou — sans jamais perdre cette sensation d’être dans un cauchemar très concret, très “réel”, ancré dans des rues qu’on pourrait traverser demain.
Ce qui rend l’ensemble étonnamment attachant, c’est le trio central. Le prêtre est d’une humanité désarmante : ce n’est pas un héros d’action, c’est un homme qui doute, qui s’entête, qui s’abîme, et dont la détermination finit par devenir physique, presque douloureuse. Son acolyte, lui, arrive comme une bombe comique : brut, excessif, souvent hilarant, parfois volontairement agaçant, mais indispensable, parce qu’il met à nu la part “pop” du film, son goût du mauvais goût assumé. Et le gourou télévisuel de l’occulte incarne une idée merveilleuse : la spiritualité transformée en show, la croyance vendue comme un produit, la peur recyclée en prime time. On comprend en voyant ça pourquoi le film a marqué : il n’est pas seulement drôle ou choquant, il a une manière très directe de capter une époque.
La mise en scène est un carnaval de contrastes : du sacré mélangé au trivial, du burlesque qui dérape dans l’angoisse, une caméra qui adore les foules et les couloirs, les toits, les parkings, les lieux “de passage” où l’on se sent soudain traqué. On sent aussi que c’est un film très “son”, très rythme : montage nerveux, énergie punk, musique qui préfère l’impact à l’élégance, avec un ADN rock/metal qui colle parfaitement à cette vision de fin de millénaire en sueur.
Et pourtant, je ne peux pas le mettre au panthéon absolu, parce qu’il a des angles morts et des excès qui finissent par le rattraper. Son ton “tout à fond” peut lasser : certaines idées comiques s’étirent plus qu’elles ne devraient, certaines outrances tournent en rond, et tout n’a pas vieilli avec la même grâce. Il y a des personnages secondaires qui ressemblent davantage à des fonctions de récit qu’à de vraies présences, et une manière de caricaturer par à-coups qui peut laisser un goût un peu râpeux. C’est précisément ce qui m’empêche de parler de chef-d’œuvre : le film est brillant par éclairs, galvanisant par moments, mais pas toujours équilibré, pas toujours subtil, parfois même volontairement “moche” dans ce qu’il raconte et dans la façon dont il appuie ses effets.
Mais c’est aussi ce qui fait sa personnalité : cette sensation d’assister à une attaque de cinéma, une comédie satanique qui ne cherche pas à être consensuelle, qui ose l’irrévérence et la laideur pour mieux viser quelque chose de très contemporain — la peur comme spectacle, la foi comme marchandise, la ville comme labyrinthe de signes, l’époque comme grand supermarché de l’angoisse. Au final, *Le jour de la bête* me laisse avec un plaisir franc, une admiration réelle pour son imagination et sa rage, et une petite réserve sur sa capacité à se tenir à l’intérieur de son propre délire. C’est un film culte pour de bonnes raisons : imparfait, parfois inégal, mais d’une vitalité insolente, et terriblement vivant.