Il y a deux manières très différentes de tomber sur Contre-attaque. La première, c’est comme un “petit” Jackie Chan de plus, vite vu, vite oublié, un épisode d’action exotique qui aligne des pays comme des cartes postales et qui semble parfois sauter des marches entre deux scènes. La seconde, c’est comme un objet-charnière : un film pensé pour l’export, où Stanley Tong et Jackie Chan cherchent l’équilibre instable entre la grammaire hongkongaise (lisible, physique, inventive, très “géographie du corps”) et un vernis plus occidental, plus espionnage, plus “mission internationale”. Et ce qui rend le jugement si compliqué, c’est qu’il existe réellement plusieurs versions qui changent le film, pas seulement à la marge : une version hongkongaise plus longue et une version internationale nettement raccourcie, avec, selon les éditions, des coupes qui touchent autant le récit que certaines respirations d’action, et même une musique différente. Résultat : on peut aimer ou subir le film… en fonction de la copie sur laquelle on tombe.
Sur le papier, l’histoire est un prétexte classique de cette période : Chan Ka-Kui se retrouve embarqué dans une affaire d’espionnage liée à un trafic d’armes, avec des services secrets qui jouent double jeu, et une fuite en avant géographique qui déplace l’intrigue de Hong Kong vers l’Europe de l’Est puis l’Australie. C’est à la fois l’atout majeur et la limite du film. Atout majeur, parce que Stanley Tong sait filmer Jackie Chan comme un touriste du danger : quelqu’un qui découvre des lieux, des surfaces, des objets, et qui transforme tout ça en terrain de jeu (ou de survie) avec une intelligence presque enfantine. Limite, parce que cette logique “on passe à la suite” finit par contaminer les enjeux : on sent rarement une montée dramatique organique, plutôt une succession d’étapes, de poursuites, de quiproquos, de trahisons attendues, et de raccords parfois abrupts — défaut encore plus visible quand on regarde une version raccourcie conçue pour accélérer le rythme.
Ce qui reste, et ce pourquoi le film mérite quand même le détour, c’est la manière dont Jackie Chan fabrique du cinéma d’action à partir de presque rien : un accessoire banal devient une idée de mise en scène, une contrainte devient un gag, un gag devient une cascade, une cascade devient une mini-histoire racontée sans dialogue. Il y a une scène où il se sert d’une simple échelle comme d’un instrument de chorégraphie, et on retrouve là le génie “Jackie” : l’improvisation qui n’en est pas une, la précision d’un danseur, la clarté du mouvement (on comprend où il est, ce qu’il veut, ce qui le menace), et surtout cette façon de faire rire par la logique physique plutôt que par une punchline. À ces moments-là, Contre-attaque rappelle pourquoi Stanley Tong sait faire des scènes d’action qui ne se contentent pas d’empiler des coups : il s’agit de raconter une progression, de changer les règles en cours de route, de renouveler l’attention.
L’autre séquence qui marque, parce qu’elle est totalement “hors-catalogue” pour un film d’action comico-policier, c’est l’idée d’un affrontement sous l’eau, au milieu d’un dispositif aquatique où le danger n’est pas seulement humain. Là encore, ce n’est pas tant “regardez comme c’est spectaculaire” que “regardez comme c’est absurde et pourtant lisible” : Jackie Chan aime quand le corps devient maladroit, contrarié, ralenti, et il transforme cette contrainte en suspense burlesque. La scène synthétise son style : inventivité, sens du rythme, et ce mélange très particulier de tension réelle et de comédie de survie.
Mais voilà le problème : ces fulgurances donnent parfois l’impression de tirer le film vers le haut à elles seules. Entre deux pics, Contre-attaque peut sembler étonnamment “fonctionnel”. L’écriture est mince, les personnages secondaires sont souvent réduits à des étiquettes, et le récit d’espionnage, au lieu d’apporter une densité, peut créer une confusion froide : on suit, sans toujours ressentir. C’est typiquement le genre d’intrigue où l’on accepte de ne pas tout croire si, en échange, on se sent embarqué émotionnellement… sauf qu’ici l’émotion est plus intermittente que continue. Et quand on ajoute les coupes de certaines versions, on obtient un film qui peut paraître non pas “simple”, mais expédié, comme si on avait gardé les grandes vignettes et retiré une partie des liaisons.
On sent aussi le tiraillement culturel dans la bande-son et dans l’identité générale. Selon la version, la musique n’est pas la même, et ce n’est pas un détail : le score peut orienter le film vers une couleur plus “espionnage international” très occidentale, là où la version hongkongaise s’inscrit davantage dans une tradition d’action-comédie locale. C’est un de ces cas où le même film, habillé autrement, ne raconte pas tout à fait la même chose : ici, on renforce la pose “mission”, là, on laisse respirer la fantaisie. Et à l’écran, cette hésitation se traduit par un ton parfois bancal : des passages très cartoon cohabitent avec une intrigue “armes et services secrets” qui, elle, réclamerait presque un sérieux de thriller. Le film n’est jamais cynique, heureusement, mais il n’assume pas toujours quelle émotion il veut privilégier.
Ce qui fait que je ne peux pas le balayer d’un revers de main, c’est que même “en dedans” par rapport aux meilleurs de Jackie Chan, Contre-attaque reste une vitrine de savoir-faire : cadrage au service de la lisibilité, chorégraphies qui utilisent l’espace, cascades qui ont cette brutalité tangible qu’on ne simule pas avec trois coupes rapides. Et puis il y a la présence de Jackie Chan, unique : ce mélange de compétence surhumaine et de vulnérabilité comique, cette manière d’avoir l’air de se débrouiller “sur le moment” alors que tout est millimétré, cette gentillesse de star qui passe même quand le scénario ne fait pas le travail. On comprend pourquoi, dans les années 90, Stanley Tong et lui ont servi de pont vers un public international : c’est une énergie immédiatement lisible, presque universelle.
En revanche, il faut aussi être honnête sur les irritants : certains dialogues font très “coproduction”, certains antagonistes manquent de relief, et l’humour verbal peut tomber à plat selon la langue et le doublage, au point de devenir un vrai obstacle à la spontanéité, parce que Jackie Chan joue beaucoup avec des micro-intonations, des réactions instantanées, des silences comiques.
Au final, Contre-attaque ressemble à un film “à morceaux” au sens noble et frustrant du terme : quand il est inspiré, il touche à une forme de perfection artisanale (l’idée, le geste, le rythme, la clarté). Quand il retombe, il redevient une mécanique d’espionnage assez générique, un peu impersonnelle, qui semble parfois se contenter d’emmener Jackie d’un décor à un autre. Et c’est précisément cette alternance qui laisse une impression mitigée mais pas amère : un vrai plaisir par flashes, une œuvre intéressante dans la trajectoire “export” de Jackie Chan, mais pas un sommet. Si vous tombez sur la version la plus longue et la plus cohérente, vous verrez davantage de liant et de saveur ; si vous tombez sur une version raccourcie, vous risquez de ne retenir que les pics… et de trouver le reste étonnamment creux.