J’avais envie d’aimer *Double Team* parce que, sur le papier, c’est exactement le genre de collision improbable qui peut donner un plaisir coupable irrésistible : Tsui Hark, cinéaste de l’excès visuel, débarque à Hollywood pour la première fois, on lui confie Jean-Claude Van Damme en agent taiseux, on ajoute Dennis Rodman en vendeur d’armes bariolé, et Mickey Rourke en antagoniste cabotin. L’affiche promet un feu d’artifice de cinéma d’action déviant, une sorte de grand huit pop où la mise en scène compenserait tout le reste. Sauf que le film ressemble davantage à un assemblage de morceaux forts coincés dans une coque de thriller standard, comme si deux œuvres se disputaient la même pellicule : d’un côté, des idées d’images et de situations très “Tsui”, de l’autre, une intrigue utilitaire qui avance au pas, sans tension durable ni vrai souffle romanesque.
Le point le plus frustrant, c’est qu’on sent, par intermittence, le film vouloir être un jouet de mise en scène : ça bouge, ça colore, ça cherche la trouvaille visuelle, parfois même avec une sorte d’innocence agressive typiquement années 90. Mais cette énergie se heurte à une narration qui donne l’impression de cocher des étapes plutôt que de construire une progression. Les enjeux personnels existent, oui, et ils pourraient porter un vrai suspense ; pourtant, la manière dont les scènes s’enchaînent a souvent quelque chose de mécanique, comme si on passait d’un décor à l’autre en espérant qu’un gag, une explosion ou un accessoire bizarre suffira à relancer l’attention. Ce décalage-là, c’est précisément ce qui rend l’ensemble si inégal : on a le sentiment d’assister à un film qui se réveille par à-coups, puis retombe.
Van Damme, paradoxalement, est presque la partie “sérieuse” du film : il fait ce qu’il sait faire, il tient l’axe, il distribue ses mouvements avec une efficacité professionnelle, et il essaie de garder une ligne claire au milieu du carnaval. Le problème, c’est que le film l’emmure dans une écriture monotone : on lui demande surtout d’être le point fixe, alors que le récit a précisément besoin d’un centre émotionnel solide pour que la fantaisie périphérique fasse autre chose que du bruit. Quant à Mickey Rourke, il apporte une présence étrange, un mélange de menace et de théâtralité qui pourrait être savoureux… si le film ne le réduisait pas trop souvent à une fonction, à une silhouette chargée d’agiter l’intrigue.
Et puis il y a Dennis Rodman. Je comprends l’idée : l’époque adore ces greffes de célébrité, et le film parie sur l’excentricité comme moteur comique permanent — look, attitude, punchlines, démarche. Sauf qu’on bascule vite du contrepoint décalé au parasite de rythme. À force de vouloir en faire un feu d’artifice ambulant, le film finit par dépendre de lui pour exister, et quand l’humour ne tombe pas juste (ce qui arrive souvent), il ne reste que l’impression d’un long sketch intercalé entre deux scènes d’action. C’est d’autant plus gênant que la performance devient un symbole de ce qui se dérègle : elle attire l’attention, mais elle la détourne en même temps, et elle creuse le contraste entre la gravité supposée de l’intrigue et le ton quasi cartoonesque que le film ne contrôle jamais vraiment.
Ce qui sauve *Double Team* par moments, c’est précisément ce que Tsui Hark fait quand il se fiche de la vraisemblance et qu’il mise sur l’image-événement : là, on retrouve un plaisir presque enfantin, une logique de concept visuel où l’action devient une succession d’idées un peu folles plutôt qu’un réalisme musclé. Le souci, c’est que cette approche, brillante quand elle est tenue par une grammaire claire, peut aussi donner une sensation de cinéma qui s’agite pour s’agiter : une sorte de technologie du mouvement, de chorégraphie et d’angles, sans incarnation. Quand le scénario ne nourrit pas les scènes, la virtuosité finit par ressembler à un rideau tiré devant un vide.
Visuellement, pourtant, tout n’est pas à jeter. Il y a parfois une élégance inattendue, surtout quand le film exploite des décors européens et une lumière plus “réelle” que le studio pur. On sent que le projet voulait vendre du cosmopolitisme, du déplacement, des lieux qui donnent de l’ampleur — et sur ce point, certains plans ont une tenue qui dépasse largement le niveau d’écriture. Mais là encore, l’ensemble manque de cohésion : on passe d’un style presque chic à des outrances clipées, et le montage donne une impression de zapping, comme si le film avait peur de laisser une scène respirer, peur de laisser la tension s’installer autrement que par la surenchère.
Au final, je ne peux pas dire que je me sois ennuyé tout du long — il y a trop d’absurdités, trop de choix bizarres, trop de couleurs et de ruptures de ton pour que ça glisse comme un banal produit d’action. Mais je ne peux pas non plus prétendre que ça marche : le film ressemble à une promesse non tenue, une vitrine de bizarreries posées sur un squelette trop faible. C’est typiquement le genre d’œuvre que certains vont adorer en mode nanar, parce qu’elle a une personnalité accidentelle, un côté inclassable et excessif ; moi, je reste à la porte, parce que cette personnalité se fait au détriment du récit, des personnages, et surtout du plaisir simple de la tension. À l’arrivée, j’en garde quelques images, quelques idées, quelques rires parfois involontaires… mais aussi la sensation persistante d’un film qui confond agitation et intensité, excentricité et cinéma.