Mal aimé et possiblement incompris, le Don Quichotte de Georg Wilhelm Pabst offre pourtant non pas un premier chant du cygne de son auteur mais un acte de lucidité quant à sa position de marginal au sein d’une époque en pleine transformation politique, morale et esthétique. À contre-courant des ambitions nationalistes du gouvernement Goebbels qui accède, la même année, au pouvoir, Pabst se saisit de Don Quichotte comme d’une figure internationale par essence, en témoigne le choix d’un chanteur d’opéra russe, Fédor Chaliapine, en interprète de l’extravagant chevalier espagnol dans une langue qui n’est pas la sienne et dans un pays indéterminé où tout le monde parle français. Cette attention portée au cosmopolitisme révèle un engagement qui transparaissait par exemple dans Kameradschaft (1931), célébration du rassemblement des peuples en dépit des antagonismes de leur dirigeant respectif. Dès lors, le registre parodique inhérent à l’œuvre de Cervantès sert ici de base à une mise en abyme du régime nazi alors institué : comme l’auteur espagnol détournait avec malice les codes de la chevalerie représentés notamment dans l’Amadis des Gaules – notons au passage que Don Quichotte ne cesse de dialoguer avec lui, passant du public à la scène quand, interrompant le spectacle joué par une troupe itinérante, il affronte des comédiens qu’il considère comme de véritables chevaliers médiévaux –, le cinéaste allemand tend un miroir à son époque : l’obsession pour les livres et pour leur sauvetage renvoie à la pratique des autodafés inscrite d’ailleurs en clausule, la peur de la police qui « heureusement ne vient jamais » habite les individus, le regard que l’extérieur porte sur Don Quichotte le réduit à l’état ou de dissident politique ou de malade clinique, deux catégories qui résonnent avec la classification des prétendus dégénérés… Le personnage s’engage dans un opéra dramatique à la façon de l’opéra de quat’sous brechtien porté à l’écran en 1931 : le Mackie Messer mute ici en vieillard coupable de sa seule démesure, et de la confusion entre fiction et réalité qui règne pourtant en maître dans l’Allemagne des années 30. Là réside le paradoxe investi par le film : dégrader, pourchasser, épuiser le monstre par des machinations sociales alors même que c’est la société qui est monstrueuse. Cet oiseau d’un autre âge, c’est Pabst qui, issu du muet, porteur de valeurs humanistes, peine à trouver sa place parmi ses contemporains et au sein d’un pays en pleine radicalisation. Une œuvre à la mélancolie puissante.
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4,0
Publiée le 4 juin 2026
Nobles seigneurs et belles dames, prêtez l'oreille et ouvrez bien grand les yeux car les exploits extravagants de Don Quichotte de la Mancha se dèroulent au Cinèma de minuit! Une raretè poètique, hilarante et tragique de Georg Wilhelm Pabst qui signait là le premier film parlant de cet homme de l'ancien temps qui faisait règner la justice par les voies humaines, se substituant au passage par la providence! L'inoubliable Fedor Chaliapine est parfaitement en phase avec ce « vieux fou » parti pour quelques gloires, frappant de sa lance une horde de moutons et d'enchanteurs gèants qui tournent en rond! Ce dernier fait une vèritable composition, donnant vie aux puissantes images, sur une musique originale de Ibert! Dorville est très bien aussi dans le rôle de l'ècuyer bon vivant Sancho Panza! De plus l'histoire est merveilleusement contèe et montèe, et l'on retrouve surtout le talent du rèalisateur de "Die Büchse der Pandora" (1929) dans quelques scènes mèmorables (cf. l'attaque perdue d'avance contre les moulins à vent, l'incendie de la bibliothèque du pauvre hidalgo...). Grand film de Pabst...
Le chevalier errant est incarné par le chanteur d'opéra Fedor Chaliapine, lequel impose sa silhouette d'escogriffe comme une référence définitive du personnage de Don Quichotte, comme si la postérité avait adopté très précisément sa physionomie. Il chante aussi, mais ce n'est pas la meilleure part d'un film qui, déjà, n'est pas très entrainant. Sur un scénario de Paul Morand, Pabst tourne une adaptation illustrative et impersonnelle. Il met en scène, dans un récit qui n'a pas le souffle de l'aventure ni de l'épopée, les anecdotes les plus connues dont le chevalier à la triste figure est le héros. C'est un concentré ou un abrégé de Cervantes dans des décors et des costumes au demeurant soignés. Le film n'est pas déplaisant mais il peine à être drôle dans la démonstration des hallucinations et confusions de Don Quichotte, ou touchant, suivant un dénouement amer où le cinéaste suggère la noble extravagance, l'esprit romanesque annihilés du héros. A ses côtés, Sancho Panza incarne une truculence populaire qui fait parfois mouche. Les autres personnages existent à peine. En résumé, le film ressuscite des souvenirs de lecture mais pas le plaisir de la lecture.