Après l’avoir Impressionné par son succès et sa renommée européenne, acquise notamment grâce à ‘Nosferatu’ et “Faust’, F.W. Murnau fut convié à Hollywood par William Fox, fondateur des studios du même nom, pour y effectuer sa première incursion américaine, pour laquelle le nabab lui donnait carte blanche et un budget illimité. Si l’expérience devait se poursuivre pendant trois films supplémentaires, ‘l’Aurore’ fut le seul d’entre eux à concilier un succès populaire avéré, une reconnaissance critique immédiate et un jugement favorable de la postérité qui lui permettent aujourd’hui de trôner parmi les chefs d’oeuvre incontournables du 7ème art. Ce statut privilégié est d’autant plus surprenant que le scénario du film est d’une simplicité confondante : poussé par sa maîtresse, un fermier essaye de tuer sa femme. La tentative échoue et le couple se retrouve en ville où dans un tourbillon de fêtes et de plaisirs, il redécouvre le bonheur d’être ensemble. Si le drame et une violence, que l’auteur présente comme inhérente à la nature humaine, ressurgissent dans la dernière partie, ce n’est que pour mieux annoncer cette fameuse aurore, symbole du renouveau et de la possibilité de tout reprendre à zéro. Drame-romance-mélodrame : le schéma s’enchaine avec une telle perfection que le spectateur se retrouve entraîné, qu’il en soit conscient ou pas, sur le territoire émotionnel précis où Murnau souhaitait l’amener : on se désole dans le premier tiers du film, on sourit et savoure ce bonheur par procuration dans la seconde section, petit bijou de fantaisie et d’un humour qui frôle souvent le slapstick, et on tremble un peu, sans vraiment y croire, en attendant le happy-end qui sied à cette romance contrariée mais pétrie de classicisme. Si le contexte est éminemment américain, la fantasmagorie des décors ruraux et urbains, les mouvements de caméra d’une précision absolue, les surimpressions oniriques, les lignes de fuite subtilement modifiées, et le jeu de George O’Brien et Janet Gaynor, excessif juste ce qu’il faut, sont là pour rappeler que Murnau fut tout d’abord un maître de l’expressionnisme allemand, un artiste qui maîtrisait alors l’outil cinématographique comme personne, au point de transfigurer la banalité d’une bluette accessible à tous et à émouvoir à presque un siècle d’intervalle. Comme s’il était conscient que son génie traverserait les âges - et vu le caractère du personnage, c’est plus qu’une possibilité - Murnau ne nomme pas ses personnages, respectivement “l’homme� et “la femme�, manière pour lui signifier que cette histoire pourrait être celle de n’importe qui, en n’importe quel lieu et n’importe quelle époque : une des nombreuses voies pour prétendre - et accéder - à l’immortalité.