Qui est le film ?
Sorti en 2006, Je suis un cyborg (I’m a Cyborg, But That’s OK) arrive entre Lady Vengeance et Thirst, à un moment où le cinéaste, auréolé de reconnaissance internationale, choisit délibérément le pas de côté. Là où ses films les plus célèbres creusent la violence, la vengeance et la pulsion jusqu’à l’excès tragique, celui-ci adopte un ton faussement léger, presque enfantin. Une comédie romantique en hôpital psychiatrique, teintée de science-fiction bricolée et de burlesque pop.
Par quels moyens ?
Park Chan-wook installe d’abord son récit dans un espace hautement codifié : l’hôpital psychiatrique. Mais l'asile, ici, n’est ni sordide ni oppressant, il est stylisé, coloré, presque ludique. Ce choix empêche toute lecture compassionnelle ou misérabiliste. Ici, la folie n’est pas un drame social, c’est un état du monde parmi d’autres. En refusant la gravité attendue, le film déplace le regard et nous oblige à abandonner nos réflexes de spectateur sain.
Ce déplacement se cristallise dans le personnage de Young-goon. Sa croyance d’être un cyborg pourrait être traitée comme un symptôme à corriger. Park Chan-wook choisit l’inverse de la filmer de l’intérieur. Les visions mécaniques, les bruitages électroniques, les fantasmes de science-fiction constituent sa réalité sensible. Le film produit ainsi un glissement : ce n’est plus la folie qui est étrange, c’est le monde extérieur qui devient hostile, incompréhensible, trop humain.
Face à elle, Il-sun fonctionne comme une figure miroir. Là où Young-goon se rigidifie dans une identité inhumaine, Il-sun se dissout dans celles des autres. Sa capacité à imiter, à absorber les troubles de ses camarades est filmée sur un mode comique, presque charmant mais elle révèle peu à peu une angoisse plus profonde. Ne pas avoir de centre. Ne jamais être soi. Park Chan-wook met en tension deux stratégies opposées de survie psychique, sans jamais en hiérarchiser une.
Le cœur du film réside dans la relation qui se tisse entre eux. Et c’est ici que Je suis un cyborg se distingue nettement de nombreux récits sur la folie. L’amour n’y est jamais pensé comme une guérison. Il-sun ne cherche pas à convaincre Young-goon qu’elle est humaine. Il accepte son postulat et travaille à l’intérieur de celui-ci. L’invention de la prothèse imaginaire qui lui permettrait de se nourrir sans manger est un geste clé. Le film affirme que l’amour consiste moins à ramener l’autre à la réalité qu’à construire une réalité partageable.
Cette logique se prolonge dans la mise en scène, qui adopte une esthétique de la dissonance. Park Chan-wook mélange les registres sans chercher l’harmonie. Fantaisie pop, burlesque, animation, science-fiction miniature cohabitent dans un même plan. Ce choix peut parfois désorienter mais il donne une forme au chaos mental des personnages. La pensée n’est pas linéaire, elle saute, associe, déborde. Le film épouse ce mouvement au lieu de le discipliner.
Quelle lecture en tirer ?
Je suis un cyborg est un film profondément inégal, parfois trop chargé, parfois trop sucré dans sa fantaisie. Certains effets visuels vieillissent, certains élans poétiques frôlent l’illustration. Mais c’est aussi un film d’une sincérité rare, qui ose poser une question simple et dérangeante. À ce titre, Je suis un cyborg mérite mieux que son statut de curiosité mineure.