Le cinéma de Jean-Pierre et Luc Dardenne, derrière son apparente simplicité véhiculée par une caméra légère, rarement posée, révèle un discours métaphorique sur l’expression du cinéma par le truchement des affres sociales. Une telle prise en compte ne serait que fortuite si elle s’appliquait à un seul film («L’Enfant» est le plus représentatif). «Le Silence de Lorna» (Belgique, 2008) vient étayer cette hypothèse. La première preuve que les Dardenne ne cessent de discourir sur le cinéma à travers leur film est qu’ils prennent toujours le même registre de rapport entre les individus. Déterminées par l’argent et sa valeur mobile, les relations humaines se voient dépourvues de toute investiture. Une vie qui se vend, celle de Lorna ou de Claudy, ne vaut rien tant qu’elle n’est pas comprise dans un rapport marchand fluctuant. Les êtres humains sont vidés de leur existence propre au profit d’une mécanique, ils sont les objets-signes du cinéma. Autre symptôme de la pro-cinématographie des œuvres des Dardenne, ce refus de la stagnation, cette propension inextinguible à faire mouvoir la caméra au plus près des corps, dans un rapport presque tactile avec les personnages. Le mouvement, toujours le mouvement. Rien n’est plus représentatif du mouvement que le cinéma et la musique. Dans cette idée que les films des Dardenne trouvent un peu de l’essence du cinéma dans des intrigues sociales amorales, «Le Silence de Lorna» s’attache à une des plus belles problématiques : celle de la femme. Objet de regard et sujet du désir, la femme au cinéma est un fétiche, un fantasme fait corps. Lorna, dans l’environnement qui l’entoure, sert à Claudy de prétexte pour se défaire de son addiction à la drogue, aide Fabio à monter son premier «coup» avec des russes et n’apparaît, pour son petit ami Sokol, que comme un être à aimer, un corps avec qui faire l’amour. Lorna, femme albanaise et Femme du cinéma, fait le passage entre les hommes, sert de liant chimérique pour satisfaire les désirs.
Un drame parfaitement mis en scène et écrit par Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne. Avec "Le Silence De Lorna" les frères cinéastes nous proposent un scénario très noir, dont la finalité de l'intrigue reste toujours floue. L'histoire est parfaitement interprétée par Jérémie Renier et Arta Dobroshi qui réalise une grande prestation d'actrice dans un rôle délicat. Un film noir au rythme soutenu et dont on peut juste regretter le final, et l'absence de sous-titrage pour les dialogues russes.
Le silence de Lorna suit un fil implacable. D'abord, il y a le désespoir et le projet que Lorna doit monter pour s'en sortir, quitte à abuser de la loi du plus fort ; un projet qui implique le meurtre déguisé de son compagnon. Et puis il y a la culpabilité quand elle se fait rattraper par des sentiments qu'elle a trop longtemps mis de côté. Mais il est trop tard pour la compassion : le piège s'est refermé, l'appétit des hommes ne se négocie pas.
C'est pourquoi je n'ai rien à dire sur le drame. C'est en sa qualité de film social que je le désavoue un peu plus, car je n'ai pas vu un de ces tableaux désintéressé que les Dardenne aiment à peindre de leur chez-eux. Souvent, l'histoire de Lorna est plus relatée pour notre satisfaction personnelle que pour construire quelque chose. Ce n'était pas un mal jusqu'au moment où j'ai eu l'impression de regarder ce film pour avoir la conscience tranquille, me disant que je m'intéressais à la cause des démunis et des déséspérés.
Les œuvres des Dardenne n'ont jamais servi à ça : elles nous plongent dans la misère et on ne peut que la vivre ; il n'y a plus d'avis à avoir, et seule l'expérience compte. Si je reste sur une légère déception, c'est parce que ce n'est pas pas le cas avec Lorna.
Lorna l'abanaise vient d'obtenir la nationalité belge en contractant un mariage blanc avec Claudy (Jérémie Renier), un camé rémunéré pour ce service. Avec les frères Dardenne, on entre dans le vif du sujet sans préambule et cela nous oblige à prendre le temps de comprendre tout ce qui s'est produit auparavant, à rétablir l'épisode que les cinéastes ne racontent pas. Le style a l'âpreté, comme toujours avec les frères Dardenne, du quotidien de personnages modestes dans la difficulté, voire la souffrance pour Claudy. Lorsque Lorna, à son tour, spoiler: se prête à un mariage blanc pour un mafieux , sa démarche vénale devient le coeur du sujet. Elle ne manifeste pas beaucoup d'états d'âme et les auteurs font le portrait d'une femme déterminée. Toutefois, en dépit de la justesse de la mise en scène, et de l'interprétation, ce film froid n'a pas l'envergure ni l'intérêt, social et psychologique, de "Rosetta" ou de "L'enfant". Comme s'il manquait à ce film de la sensibilité, ce regard plus humain et touchant que les frères Dardenne ont posé sur certains de leurs précédents personnages.
Avec Le Silence de Lorna, Les Dardenne filment une femme au bord de l’inexistence morale, une héroïne de la fatigue.
Lorna, c’est une silhouette. Elle passe, elle calcule, elle attend. Mais quelque chose en elle se tord, doucement. Comme si la trahison qu’elle prépare (laisser mourir son mari de papier pour obtenir la nationalité belge) finissait par ronger la structure même de son corps. Mais ici, les Dardenne ne montrent pas la culpabilité comme remords ou effondrement.
Le plus grand geste du film, son pari éthique le plus radical, c’est de ne pas montrer la mort. La disparition de Claudy, ce junkie doux comme un chien battu, est laissée hors champ. Non par pudeur, mais pour mieux déplacer le poids du drame : ce n’est pas la mort qui compte, c’est ce qu’elle fait au survivant, et comment cette mort non vue, non dite, va creuser un vide en Lorna.
Et alors, il se passe quelque chose d’étrange, presque dérangeant : Lorna se met à croire qu’elle est enceinte. Elle s’invente un enfant. Elle parle à son ventre vide. Ce n’est ni un délire pathologique ni un simple symbole : c’est un acte de résistance intérieure.
Ce qu’on ressent alors, ce n’est pas de l’émotion au sens classique, mais une gêne, un malaise, une sorte d’élasticité morale. On ne sait plus très bien où se tient le film : dans le réel social ou dans une hallucination pudique ? On ne sait plus ce que Lorna cherche à sauver ; elle-même, son passé, une idée d’elle-même peut-être.
Peut-être est-ce pour cela que le film peut décevoir : parce qu’il ne cherche jamais à convaincre. Il ne prend pas parti, ne distribue pas de rôle clair. C’est un film sans centre, sans message.
Un film noir,aucune empathie pour les protagonistes hormis Claudy,mais malheureusement réaliste,ce qui donne froid dans le dos et pose tout de même le problème crucial des mariages blancs et les mafias qui rôdent autour.
L'ambiance très froide et cette femme perdue m'ont vraiment touché. Souvent mal à l'aise mais souvent étonner par ce côter laboratoire humain en phase de test... (j'ai cru voir une expèrience ce dérouler devant moi). Chapeau aussi au responssable de la photographie car les vetement de couleur sur fond blanc de tout les mur et visage, représente magnifiquement le film.
"Beau", "drôle", "ensoleillé", ne sont bien sûr pas les mots-clés qui caractérisent ce film. J'ajouterai aussi "émouvant". Est-ce le traitement ou le sujet ? Mais alors, rien, nada, aucune émotion. Vivez simplement heureux en attendant la mort.
Devant l'enthousiasme de la critique, c'est plein d'espoir que je suis allé voir "Le Silence de Lorna", à la fois alléché par la cruauté du sujet et porté par mon admiration pour l'oeuvre des frères Dardenne. 1 h 45 après, c'est surtout la perplexité qui m'habitait. Perplexité devant l'impression de n'avoir retrouvé ce qui fait la qualité des films des auteurs de "Rosetta" que par intermittence, avec notamment une fin qui ne cadre ni avec leur style, ni avec ce qu'ils nous avaient donné à voir du personnage de Lorna.
Est-ce le déplacement de 10 km du lieu de tournage, de Seraing à Liège ? Sans doute pas, puisque comme toujours, les personnages sont cadrés serrés et que jusqu'à la scène finale il n'y a aucun plan d'ensemble ; ne verrait-on pas les plaques minéralogiques blanches et rouges qu'on pourrait se croire dans n'importe quelle métropole européenne.
Est-ce le choix d'utiliser une caméra 35 mm qui auraient transformé leur style narratif, puisqu'ils expliquent : "Nous avons fait des essais avec 5 caméras numériques, une 35 mm et une super 16 mm. Ce sont les images tournées de nuit avec la 35 mm qui étaient les plus proches de ce que nous cherchions. Par ailleurs, nous avons décidé que, pour ce film, notre caméra bougerait moins, écrirait moins, serait plus là pour enregistrer. Le poids de la 35 mm, sa plus grande inertie étaient dès lors intéressants pour notre film." Hypothèse séduisante, puisqu'en limitant les mouvements de caméra (je dis "en limitant", car on n'est pas encore chez Tsai-Ming Liang) et en réduisant sa place dans l'écriture, ils mettent plus à nu le scénario.
Or, c'est justement au niveau du scénario (pourtant objet de leur prix à Cannes) qu'il me semble que le bât blesse. Pourtant, après un départ poussif mais intriguant (Qui est Claudy pour Lorna ? Quelle est la raison de cette cohabitation marquée par la dépendance et l'agacement ? A qui téléphone-telle ?), la dynamique du récit s'enclenche, autour de l'enjeu moral et narratif de savoir si Lorna réussira à convaincre Fabio de renoncer à son intention meurtrière.
Dans la partie centrale du film, on retrouve la tension et la justesse des films précédents, avec une Lorna qui arpente Liège pour mener à bien ses différents projets comme Rosetta sillonnait Seraing pour trouver un travail, et des scènes étirées puis interrompues par un montage cut, jusqu'à la bouleversante ellipse qui marque le basculement du "Silence de Lorna". L'évolution de la relation de Lorna et de Claudy, qui culmine dans une superbe scène, soutend toute cette montée dramatique, porté par le jeu d'un Jérémie Rénier qui rappelle Denis Lavant dans "Les Amants du Pont-Neuf". Malheureusement, cette équilibre acrobatique se perd à partir du moment où Lorna rencontre le mafieux russe ; le récit bascule alors dans un mélodramatisme didactique, et Lorna qui avait traversé la première moitié du film avec une force intérieure inquiétante, sombre dans un délire dont la justification psychologique est bien lourdement appuyée.
Le scénario se perd dans trop de directions, contrairement aux films précédents qui étaient chacun structurés autour d'un enjeu moral, et cette dispersion finit par susciter l'ennui. S'il était resté centré sur la marchandisation de la vie humaine, avec ce fil rouge que représente l'argent (celui que Lorna retire pour Claudy dans la scène d'ouverture, et qu'il lui confie comme symbole de sa dépendance, celui que Lorna finit par accepter de Fabio, mille euros qui valent trente deniers, et celui du partage dans la voiture, pour solde de tout compte mafieux) et sur le prix que Lorna finira par payer pour son silence, il aurait sans doute permis de garantir en permanence cette fulgurance qu'il ne manifeste que par à-coups. http://www.critiquesclunysiennes.com
Certaines des précédentes oeuvres des frères Dardenne, n'évitaient pas toujours, à mon goût, les écueils du misérabilisme et du sur-minimalisme. Le silence de Lorna m'a paru supérieur à ces opus antérieurs, pour l'avoir doté d'un solide scénario, qui fait flirter le film avec les frontières du polar et du film noir (sans rien perdre de sa portée sociale) ; et de personnages plus touchants, Claudy/Jeremie Renier en tête. Une réussite, qui si elle n'a pas rapportée une 3ème palme d'or aux belges (ça aurait été un peu usurpé tout de même), a été justement récompensé par le prix du scénario.
Un film choc et subtil à la fois. Le jeu des acteurs est excellent, Arta Dobroshi que je ne connaissais pas est criante de vérité dans son rôle. Pas grand chose à écrire de négatif sur cette réalisation des frères Dardenne, la mise en scène est épurée (peut être un peu trop) et donne une sensation de réalisme proche d'un docu-fiction. Le silence de Lorna n'a pourtant pas fait l'unanimité auprès des spectateurs et on peut le comprendre (si ce film m'a plu dans son ensemble, je dois bien avouer que malgré toutes ces qualités je ne le considère pas comme un chef d'œuvre mais juste comme un bon film, c'est agréable à regarder, prenant, mais une fois fini on passe vite à autre chose et on en sort pas... "marqué ")
Que dire ? Après avoir absolument aimé tous les films des frères Dardenne, celui-ci est une franche déception, due essentiellement à un scénario mal fichu et qui accumule les incohérences (des personnages), les invraisemblances (des situations) et conclue n'importe comment dans le n'importe quoi . Et c'est le prix du scénario à Cannes ?!! étrange... Par ailleurs, acteurs excellents, bonne réalisation, mais un tel sujet ô combien actuel méritait mieux.
Les frères Dardennes ont des choses à raconter ; leur dernier film est loin d'être dénué d'intérêt. Mais entre un récit arythmique, une actrice principale déphasée et un final absurde, le discours se dilue et l'alchimie ne prend pas. Pour la prochaine fois, quelque chose d'un peu plus précis et moins marqué de leur label serait bienvenu.