Qui est le film ?
Avec Dark Shadows, Tim Burton adapte en 2012 un soap gothique des années 1960 pour en faire une comédie fantastique à grand spectacle. Après Alice au pays des merveilles, il retrouve Johnny Depp dans la peau de Barnabas Collins, vampire du XVIIIe siècle réveillé en 1972. Le film promettait beaucoup : une relecture ironique du mythe vampirique, un dialogue entre gothique et kitsch, entre passé mélancolique et présent hystérique. Mais cette promesse se délite peu à peu. Le film semble hanté non par ses fantômes, mais par ses propres automatismes : l’imaginaire burtonien tourne ici à vide, incapable d’habiter ce qu’il cite.
Que cherche-t-il à dire ?
En théorie, Dark Shadows veut interroger l’anachronisme : comment un être venu d’un autre temps survit-il dans une société sans mémoire ? L’idée est belle et fidèle à Burton, cinéaste des inadaptés. Mais le projet se disperse : trop de personnages, trop d’intrigues secondaires, trop d’effets décoratifs pour qu’émerge une vraie ligne de tension.
Par quels moyens ?
Barnabas, sorti de sa crypte, découvre les seventies avec un mélange d’effroi et de politesse. L’idée d’un vampire face à la télévision ou à Alice Cooper pourrait produire un vertige critique ; elle reste gag visuel. L’anachronisme devient effet comique plutôt que moteur de sens.
Le film s’installe dans un ton hybride sans jamais trouver son rythme. La comédie aurait pu révéler la cruauté du monde moderne, mais elle n’est qu’un masque : on rit d’un décalage, pas d’une blessure.
La figure d’Angelique (Eva Green), sorcière jalouse et hystérisée, résume le problème du film : une féminité filmée comme excès, non comme puissance. Burton rejoue les codes du désir et de la domination sans les interroger vraiment. La violence faite aux femmes (désirées, rejetées, spectrales) se dilue dans le spectacle.
Visuellement, Dark Shadows accumule les styles mais sans articulation. Chaque plan témoigne d’un goût baroque indéniable, mais l’ensemble paraît désordonné, comme si Burton ne savait plus ce qu’il veut faire de sa propre grammaire visuelle.
Où me situer ?
Je regarde Dark Shadows avec une forme de tendresse frustrée. On y retrouve tout ce que j’aime chez Burton mais sans chair, sans nécessité. C’est un film de gestes sans pulsation, d’images qui ne brûlent plus. J’y admire encore la virtuosité plastique, la direction d’acteurs parfois inspirée, mais je regrette la perte du regard : celui qui, jadis, savait voir la beauté dans la marginalité. Ici, Burton semble prisonnier de son propre style, comme s’il parodiait ce qu’il fut.
Quelle lecture en tirer ?
Dark Shadows raconte, peut-être malgré lui, l’épuisement d’un imaginaire. Le film échoue à émouvoir parce qu’il ne parvient plus à croire à sa propre fable. Pourtant, dans cet échec persiste quelque chose d’émouvant : un reste d’innocence, un désir de retrouver la magie du cinéma d’autrefois.