Voila un film qu’on n’attendait pas forcément et qui a réussi à marquer les esprits grâce au talent de son réalisateur Rian Johnson. Certes, on retiendra de ce "Looper" l’incroyable transformation de Joseph Gordon-Levitt (également producteur) qui est parvenu à ressembler à Bruce Willis tant physiquement (bravo aux maquilleurs) que gestuellement… ce qui paraissait inconcevable. Les faces à faces entre les deux personnages (ou plutôt entre le même personnage à deux âges différents) en deviennent troublants, tout comme les premières apparitions du jeune Joe, où Gordon-Levitt singe la star de façon édifiante (ses mouvement de bouche, son regard…) sans pour autant sombrer dans le cabotinage. Pourtant, la qualité première de ce "Looper" reste incontestablement sa capacité à prendre constamment le spectateur à revers en faisant prendre à l’intrigue un chemin inattendu. L’affiche et le pitch laisse penser à un buddy movie entre les deux "versions" d’un même personnage… le réalisateur les réunit tardivement et les sépare presque immédiatement pour mieux les faire s’affronter ! La mafia parait être la méchante toute désignée du film… on nous sert subitement un énigmatique Maître des Pluies et un dilemme terriblement amoral. On pense qu’on va avoir droit à une succession de courses poursuites… on a davantage droit à une réflexion sur les conséquences qu’un acte présent peut avoir sur l’avenir. A ce titre, Rian Johnson parvient parfaitement à exploiter le principe du voyage dans le temps que ce soit sur un plan métaphorique (le film n’est rien d’autre qu’une allégorie sur la responsabilité) ou par le biais de scènes audacieuses, à la fois superbes (l’évocation en accéléré des 30 dernières années de Joe) et terrifiantes (la mutilation progressive du vieux Seth). L’intrigue ne cesse donc de surprendre (ce qui ne paraissait pas gagné et qui s’avère être un cas de plus en plus rare à Hollywood) et bénficie de personnages d’une fantastique subtilité qui ne font jamais l’économie d’une face plus sombre. Ainsi, le jeune Joe (Joseph Gordon-Levitt) trahit son meilleur ami pour de l’argent, le vieux Joe (Bruce Willis, filmé comme un fantasme par un réalisateur visiblement fan) ne craint pas de tuer des enfants pour sauver sa femme, Sara (Emily Blunt) est une mère courage qui avait initialement abandonné son fils, le gamin (le jeune Pierce Gagnon) est tellement terrifiant qu’on en viendrait à partager le point de vue du vieux Joe… Même les méchant échappent au piège du manichéisme, que ce soit le big boss Abe (Jeff Daniels) intransigeant mais fatigué de son poste, le minable Kid Blue (Noah Segan) qui veut maladroitement épater son chef ou encore le classieux homme de main Jesse (Garrett Dilahunt). Rian Johnson maitrise, donc son, intrigue et son casting… mais également sa mise en scène puisqu’il exploite les ellipses et les flash-back pour mieux surprendre le spectateur (la mort de la femme de Joe comme révélateur inattendu de ses motivations qui deviennent subitement compréhensibles) et refuse de faire dans le spectaculaire pour mieux crédibiliser son histoire. Paradoxalement, cette volonté de ne pas sombrer dans le bling-bling artificiel devient, dans le dernier tiers du film, sa faiblesse. En effet, alors que le spectateur est tenu en haleine par les retournements successifs de l’intrigue et ses enjeux dramatiques, Johnson dévoile entièrement les motivations de chacun (le vieux Joe veut tuer le gosse, le jeune Joe veut le protéger) et fait le choix de se poser dans une ferme intemporel typiquement américaine. Outre le fait que ce décor fait perdre un peu de fun au film, l’intrigue marque un sérieux coup d’arrêt tant sur le plan du récit que du rythme de la mise en scène. Le réalisateur a sans doute voulu placer le public dans une position attentiste qui correspond à celle des personnages à ce moment de l’intrigue… mais le décalage s’avère un peu perturbant. Heureusement, ce dernier tiers est émaillé de séquences fortes, à commencer par les crises du gamin. Au final, "Looper" ne peut pas prétendre au statut de chef-d’œuvre SF (peut-être en raison d’un budget pas assez conséquent) mais demeure, incontestablement, une des vraies bonnes surprises de l’année.