Qui est le film ?
28 ans plus tard arrive comme un troisième souffle dans une saga qui n’en demandait peut-être pas tant. Initiée en 2002 par Danny Boyle avec 28 jours plus tard, prolongée en 2007 par 28 semaines plus tard, la trilogie n’a jamais été une simple variation virale sur le zombie : c’était aussi une manière de capter les angoisses du temps. Cette fois, Boyle revient aux côtés d’Alex Garland (scénariste du premier film), pour un récit post-pandémique ancré dans une Angleterre recluse, insulaire.
Le pitch est simple : une île isolée, des zombies, et un jeune garçon confronté à la violence du monde. Mais très vite, le film intègre des préoccupations contemporaines : transmission, repli identitaire, jeunesse qui hérite du chaos. Il veut penser la peur autant que la déclencher, bâtir une pensée autant qu’un spectacle. L’intention est noble. Mais encore faut-il que le film sache à quel rythme respirer et quoi privilégier.
Que cherche-t-il à dire ?
Le cœur battant du film, c’est la transmission. Pas seulement la transmission du virus, mais aussi la transmission des valeurs, des peurs, des récits. Le père transmet à son fils une vision du monde : celle d’un monde clos, purifié, où l’altérité est menace. Le virus, ici, devient métaphore d’un passé qui refuse de mourir, d’un pouvoir qui se perpétue par la peur, et d’un fantasme d’isolement.
Le film ne place pas sa tension entre infectés et survivants, mais entre deux manières d’envisager l’héritage : celle qui répète, et celle qui transforme.
Par quels moyens ?
Dès les premières minutes, Boyle installe une géographie mentale autant que physique. La caméra survole Holy Island, puis coupe brutalement à l’intérieur d’un local exigu où les habitants vivent dans l’autosuffisance. Cette alternance crée un effet de claustration paradoxal : l’île est vaste, mais l’horizon est fermé. La mise en scène spatialise le récit politique : l’extérieur est réduit à l’imaginaire, à l’effroi. L’intérieur est confort.
Le moment où Jamie (le père) initie son fils au "grand test" sur le continent fonctionne comme un pivot narratif et émotionnel. On y voit l’enfant assister à ses premières mises à mort, camouflée en acte de survie. Ici, Jamie semble d’abord écrit comme une allégorie du pouvoir sacrificiel plutôt qu’un personnage. Le film ne lui offre jamais d’ambivalence réelle. Spike, adolescent intrépide, n’échappe pas à son rôle fonctionnel. On comprend ce que Garland veut dire que survivre, c’est aussi trahir mais on le ressent trop peu.
Le film est déséquilibré dans son tempo : contemplatif puis hystérique, elliptique puis bavard. Il installe lentement une tension qu’il évacue ensuite dans des scènes d’action montées façon clip. Résultat : le montage pop n'installe jamais une continuité dramatique. L’émotion naît, puis disparaît dans une coupe trop rapide, un morceau de musique sur-signifiant, un ralenti qui feint la gravité.
Ralph Fiennes incarne le Dr Kelson, sorte de conscience morale du film. Mais là encore, l’écriture s’avère paresseuse. Kelson parle comme un vieux sage, agit comme un guide spirituel, et incarne un humanisme un peu décoratif, plus proche d’un ornement de script que d’un véritable moteur narratif. Ses apparitions ponctuent le film de pauses réflexives, mais leur impact reste faible. Et dans ce monde, les figures morales trop pures ressemblent à des contes de fées déplacés.
Certains moments visuels cherchent à marquer, mais finissent par souligner leur propre effort. Par exemple, l'autel ou certains plans avec l'Alpha semblent pensées pour le photogramme. Elles impressionnent à l’instant, mais laissent peu de traces. La symbolique devient envahissante : tout est déjà interprété.
Le dernier plan est peut-être le plus fort du film : Spike, revenu volontairement dans un monde contaminé, ouvre un nouveau cycle. On pressent une dystopie grotesque à venir, peuplée d’une jeunesse zombifiée. Mais cette idée n’a pas été suffisamment préparée pour avoir quelconque impact. La dissonance est là, mais juste présente.
Où me situer ?
Je regarde 28 ans plus tard avec une forme de frustration lucide. J’admire sa volonté d’intellectualiser un genre, de le nourrir de politique, avec une grammaire pop/rock. J’admire même certains excès, comme cette infectée enceinte ou ces zombies alpha. Mais j’enrage devant ses facilités (personnages archétypaux, rythme chaotique, musiques plaquées, recherche de visuels "marquants") qui affaiblissent la puissance de ses idées.
Quelle lecture en tirer ?
28 ans plus tard veut être une fresque post-Brexit, une transmission générationnelle sur fond d’épidémie civilisationnelle. Il y parvient par instants, mais jamais dans la durée. Le film oscille entre la série HBO, le poème zombie sur tempo rock. Il veut que ses images soient des idées, que ses gestes soient des concepts. Mais en oubliant parfois d’incarner ses figures, de construire un rythme, il produit souvent l’effet inverse.