C'est de jour en jour plus difficile de parler d'un film qu'on n'a vu qu'une fois. Dans mon souvenir j'ai rarement eu affaire à des dialogues aussi nécessaires que ceux de Cosmopolis. J'aurai sûrement l'air de blasphémer en disant qu'ils côtoient par leur qualité ceux de Persona ou de La maman et la putain (bien sûr aucun lien dans les thèmes...quoique). En ce qui concerne Cosmopolis, justement, je ne crois pas qu'il y ait un message général. Ceci est un avis très personnel, mais je ne crois pas que le rôle d'un film (et d'une œuvre d'art en général) devrait se réduire seulement à délivrer un message, une vérité. A ce moment-là autant faire une dissertation ou un essai et basta. J'attends d'un film une vision du monde (qui est l'inverse d'un message), une expérience poétique et physique.
Pour en revenir à Cosmopolis. Bien sûr, les dialogues disent quelque chose du capitalisme et de notre époque, en filigrane. Mais ça ne représente qu'une de leurs facettes. Ils impriment aussi l'humeur, le rapport qu'a le personnage avec le monde. Mais surtout, surtout, contrairement à d'autres conversations dans la plupart des films, celles-ci sont irréductibles à un rôle dramatique, car elles sont VIVANTES (c'est en cela qu'on peut faire un parallèle avec les propos entretenus dans les pièces de Beckett, dans lesquelles les personnages ne parlent pas forcément pour dire quelque chose mais pour confirmer qu'ils ne sont pas encore morts, parce qu'il ne leur reste plus que ça, la parole). Dans ce cas, là, oui, les dialogues ne font pas avancer le film. Mais d'abord, ça veut dire quoi un film qui "avance" ?
(…)D'où cette scène hallucinante, où l'ont voit la limousine secouée de part en part par les manifestants tandis que les personnages à l'intérieur restent impassibles et continuent à discuter tranquillement, comme dans un aquarium. De tout ça ressort une sorte d'onirisme hypnotique auquel j'ai été très sensible. Cronenberg montre tout l'aveuglement du capitalisme face à sa propre autodestruction. Inutile de rappeler que tous ces éléments de mise en scène sont purement cinématographiques donc impossibles au théâtre. En effet, Cosmopolis est un film anti-spectaculaire dans lequel on a l'impression que rien ne se passe mais qui, par sa forme, parle au spectateur. Cronenberg s'inscrit dans une lignée de réalisateurs déceptivistes (après Debord, Duras, Bresson, Akerman) qui décrivent parfois des actions quotidiennes et insignifiantes pour mieux dérouter les attentes des spectateurs. En cela, l'aspect spectaculairement trompeur de la bande-annonce n'est pas anodin. Il emprunte les armes de l'ennemi (le cinéma commercial et son star-system) pour mieux les retourner contre lui. D'où le choix de Robert Pattinson, l'un des acteurs les plus bankable au moment (je ne critique absolument pas l'homme mais l'image qu'on a de lui après les succès de Twilight).
Les dialogues et l'intonation des protagonistes ne servent pas à faire de l'absurde pour faire de l'absurde mais fait le constat d'un microcosme déshumanisé aux intérêts et buts machinaux et autistes. Hormis le profit et l'enrichissement, l'importance du reste devient relative ; manger ou pas, le sexe devient une pantomime insignifiante et dénuée de désir. Finalement, le protagoniste effectue une quête initiatique dans laquelle il apprend à progressivement sortir (sortie provoquée par sa faillite à laquelle il réagit de manière complètement détachée) de son monde (sa limousine "proustée"), se dénude, se salit au contact extérieur, jusqu'à s'intéresser même à son futur meurtrier.
Dans Cosmopolis, les dialogues se libèrent de leur rôle dramatique, je le répète, et parfois même se doublent d'un autre sens, obscur. Qui n'a jamais eu l'impression en voyant Crash -pour citer un autre film de Cronenberg que je trouve très proche de Cosmopolis- (même inconsciemment) que l'intention des phrases dites ne recouvrait pas exactement leur sens apparent ? Ce travail de suggestion d'un trouble entre signifiant et signifié est central chez Cronenberg (dans le festin nu, l'exemple de la machine à écrire/insecte). Ce qui peut déconcerter dans son dernier film, c'est que ce travail est dilué, plus diffus, moins explicite et du coup jugé plus cérébral et abstrait. D'où les accusations d'un possible embourgeoisement du réalisateur. Mais il y a contresens, car le bourgeois (pas dans le premier sens évidemment) est celui qui se conforme, qui ne change pas. La nouvelle nature des hybridations des films de Cronenberg prouve son caractère justement constamment changeant (tout en restant cohérent) et sa capacité à faire la révolution dans son propre style.
Ce n'est pas un film pessimiste à mon avis. A l'inverse de "L'argent" de Bresson où l'homme devient un monstre sous l'emprise généralisée du pouvoir avilissant de l'argent, on a affaire ici à un monstre qui apprend à devenir un homme quand il a tout perdu.