S’il y a un film sur lequel je n’aurais pas parié grand-chose cette année, c’est bien "Ça". Comment, au vu de la frilosité du système hollywoodien actuel, pouvait-on espérer que ce "film d'horreur pour ado" puisse tirer son épingle du jeu, surtout au vu de ses problèmes de préproduction ? Mais, surtout, comment pouvait-il provoquer la même onde de choc que le terrifiant roman de Stephen King (considéré comme un de ses meilleurs) et son adaptation en téléfilm (avec Tim Curry en clown tueur) qui a traumatisé toute une génération d’enfants ? "Ça" paraissait, ainsi, promis à l’échec et aux foudres de Twitter lancés, par des fans hardcore ulcérés qu’on touche à l’œuvre sacrée. C’était sans compter sur l’effet "Stranger Things", qui a soufflé un vent de nostalgie salvateur dans l’univers de la série TV (et ravi le cœur des trentenaires dont je fais partie)… et qui a remis au goût du jour les recettes tellement simples et efficaces des productions des années 80. Et il faut saluer les producteurs de "Ça" qui ont eu l’intelligence de s’inspirer de ce "revival" en plaçant l’intrigue dans ces merveilleuses années 80 au lieu de succomber (comme tant d’autres remakes) aux sirènes du modernisme et du polissage. On retrouve, ainsi,
la petite ville typiquement américaine, le groupe d’amis (gentiment loosers et forcément geeks) qui ne se déplacent qu’à vélo, une grossièreté assumée dans les échanges entre les héros qui crédibilise leur amitié, les parents indignes ou absents, les enquêtes à la bibliothèque, les petites frappes vraiment très méchantes, une violence assumée malgré un propos adressé à un jeune public
… soit une vraie production Amblin mais sans Spielberg aux commandes ! Le clou de la nostalgie est largement enfoncé par les multiples références à l’époque
(le poster des "Gremlins", l’évocation de Molly Ringwald…)
. Mais surtout, on retrouve cette extraordinaire complicité entre ces jeunes héros très bien écrits (qui rappelle, bien évidemment, les grandes heures des "Goonies") transcendée par une interprétation tout simplement époustouflante ! Outre Finn Wolfhard (transfuge de "Stranger Things", comme par hasard) en moulin à paroles binoclard, on retrouve Jaeden Lieberher en grand frère rongé par la culpabilité, Jack Dylan Glazer en hypocondriaque, Wyatt Oleff en grand sceptique, Jeremy Ray Taylor en jeune obèse, Chosen Jacobs en black victime de racisme et, enfin, Sophia Lillis en garçon manqué. Cette galerie de personnages (et leurs caractéristiques) permet, comme dans toutes bonnes productions 80’s, de brasser un grand nombre de thèmes liés à l’enfance
(le harcèlement scolaire, l’inceste, le deuil, la pédophilie, la passivité des adultes, les parents abusifs…)
et permet au film d’aller bien au-delà du simple statut de film d’horreur (comme le roman avant lui). Il permet, également, au spectateur de s’identifier au moins à l’un des héros, ce qui favorise grandement l’immersion. En fait, aussi incroyable que cela puisse paraître, "Ça" est une époustouflante réussite du point de vue de ses personnages et de son ambiance… au point qu’il ne fait de son monstre Grippe-sou (ou Pennywise en VO) que la "seconde" attraction du film. L’exploit est d’autant plus incroyable que le clown tueur est franchement flippant, que ce soit par son look old school terriblement dérangeant (en opposition au look plus classique qu’arborait le personnage dans le téléfilm) ou par l’interprétation de Bill Skarsgard. Il n’en demeure pas moins que les scènes impliquant Grippe-sou restent, forcément, plus attendues dans leur traitement
(à l’exception, peut-être, de son premier crime, qui j’imaginais moins explicite)
, là où les séquences avec les gamins n’ont de cesse de nous surprendre. Il semblerait, par ailleurs, que ce soit ce personnage qui ait cristallisé, en tant qu’argument de vente principal du film lors de la promo, les envies de grand spectacle des producteurs… quitte à en faire parfois un peu trop pour essayer de faire peur
(jumpscares en pagailles, déformations un peu grossières de son visage, cris à outrance…)
. Un peu plus de subtilité n’aurait pas forcément fait de mal. Grippe-sou participe, pour autant pleinement à l’ambiance si particulière du film et s’offre
quelques plans terriblement évocateurs (ses apparitions silencieuses, la montagne de cadavres flottants…)
. Saluons, au passage, le travail du metteur en scène Andres Muschieti (pourtant arrivé assez tard sur le projet) qui est parvenu à soigner l’ambiance et le rythme, mais, également, à respecter l’œuvre originelle tout en la dépoussiérant. "Ça" est donc un petit bijou sous forme de Madeleine de Proust qui réussit parfaitement ce que le "Super 8" de J.J. Abrams (pourtant calibré pour) avait seulement effleuré : un hommage extraordinaire au cinéma des années 80. On attend désormais la suite, la bave aux lèvres…