Le cinéma de Claire Denis tient du mystère. Inclassable, il ne cesse de surprendre comédiens et spectateurs par l’expérience de transe qu’il implique au service d’une investigation esthétique d’un milieu social strictement défini, soucieux de recomposer par les déplacements libres ou contraints de la caméra une géographie de l’espace parcouru : la base militaire de Beau Travail (1999), le bar nicaraguayen de Stars at noon (2022), l’appartement d’une artiste dans Un Beau soleil intérieur (2017), un vaisseau spatial dans High Life (2018). L’essentiel, pour la cinéaste, est l’évolution de corps dans des décors qu’ils habitent tout autant qu’ils les habillent.
Ce que dégage Nénette et Boni est un profond et durable sentiment de trouble amoureux entre un frère et une sœur séparés pendant une quinzaine d’années et qui, en se retrouvant, accomplissent
l’interdit : la grossesse
d’Antoinette, sans qu’un futur père ne soit désigné pour l’aider dans sa parentalité, métaphorise cet amour scandaleux qui procède, dans le long métrage, par un entrelacs du choc et de l’effleurement, jusqu’à ce que la carabine à plombs deviennent à son tour le symbole d’un rempart à la menace de dépossession (les chats, les sage-femmes). Les corps se regardent, s’apprivoisent alors même que les mots repoussent,
telle cette remarque adressée par Nénette à son frère surpris en train de se masturber, telle cette critique adressée par Boniface à sa sœur qui se déshabille devant lui.
Jamais la caméra ne cède à la complaisance ou à l’esthétisation outrancière ; à la place, elle privilégie un néoréalisme social que heurtent des digressions fantasmatiques liées, pour l’essentiel, aux projections érotiques du jeune homme avec la boulangère. Le montage veille à raccorder cette naissance du désir à la concrétude, qu’il s’agisse du passage d’une poitrine au pétrissage du pain, d’un sein capté dans l’urgence d’une situation au réveil, là, au sein de l’appartement familial où il faut se réunir. Un très beau film, pudique et puissant.