Connaissez-vous le mythe du Doppelganger ? Cette figure du double, du miroir, cet autre (souvent maléfique) qui se substitue à un être dans les contes et légendes ? Si vous avez dit "oui", vous allez pouvoir suivre (à peu près : on n'a pas tout compris, mais nettement plus que d'habitude) ce thriller fantastique qui fonctionne en miroir :
il y a deux meurtres, des jumelles qui sont pour l'une la victime du premier meurtre et l'autre la commanditaire du second, un passage obscur qui mène à un miroir où le héros s'observe (et l'on pressent déjà qu'il y aura un problème avec le reflet, comme l'image guide notre pensée dessus), une chambre "26" et "206" qui se répondent,
etc... Ce qui est agréable, pour une fois, c'est que David Lynch nous "aide un peu" à aller dans la bonne direction (dès le début, il y a cet espèce de "génie" mystérieux qui apparaît au héros et en même temps au téléphone, ce qui nous fait penser au mot-clé "jumeaux", ce qui servira de mode d'emploi pour toute la suite). Alors donc, après le passage du couloir "vers un ailleurs" qui se traduit
par un miroir dont le reflet finira bien par changer quelques plans après, puisque le héros change de tête à l'improviste
(n'allez surtout pas nous demander pourquoi ni comment, on est au niveau du scénario où l'on n'a plus rien compris, et l'on dégaine la carte d'explication Joker
"C'est le génie, il a choisit de le changer en un jeune homme récemment décédé pour qu'il puisse se venger du ripoux qui a fait tourner sa femme dans des films érotiques"...),
on plonge ainsi dans un délire du héros où il
s'invente une sœur jumelle de sa femme (comme la photo à la fin découverte par les flics ne montre qu'une fille unique)... Mais pourquoi le "méchant" peut-il la voir, puisque c'est lui qui la lui présente ? On est allé penser que, comme la superposition des visages du génie sur sa femme au début du film, c'est le héros qui prend une femme quelconque et y voit le visage de sa femme (et pourquoi pas le génie qui le manipule...
on mouline des méninges). Alors donc, peut-être qu'on débloque complètement, mais en attendant cette version du scénario nous a bien plu, étant menée comme un double-polar plutôt agréable à suivre, avec pas trop de scènes d'hallucinations psychédéliques (pour une fois), une esthétique étonnamment sobre (le plan de la route est même plaisant à voir, avec encore cette ligne de démarcation qui coupe l'image en deux parts égales et identiques), une BO également sage (ça change) et des personnages assez vite identifiables. Lost Highway est peut-être l'un des plus accessibles des films "psyché" (en-dehors du film de studio Une Histoire Vraie) de Lynch, car même si les mécanismes fantastiques qui régissent les coulisses de cette histoire de vengeance nous échappent, ils sont compensés par une flopée d'indices qui nous remettent sur le droit chemin (comme la route qui défile dans les phares de cette Ford) ce qui ne nous donne pas le sentiment de "ne rien comprendre à rien, d'être perdu", ajouté à une enquête à l'ancienne pour découvrir ce que le méchant libidineux trafique avec sa cocotte (serait-elle en danger ?), et par un rythme soutenu aux côtés du héros malgré lui, assez attachant. Pour une fois, Lynch a eu la main légère sur les effets de style et les scènes d'hallu, ce qui nourrit son histoire et nous embarque volontiers dans sa bagnole poussiéreuse lancée à toute allure (en espérant qu'il ne colle pas le pare-choc du gars devant lui...) sur une route perdue au milieu du désert, dont les phares braqués sur cette ligne jaune sont incertains du prochain mètre, un peu comme le héros dans son combat, et nous dans nos interprétations, mais en faisant fi au profit d'une belle virée.