En 1956, King Vidor commet l’affront suprême : adapter sous pavillon italo-américain l’œuvre ultime de la littérature russe, Guerre et Paix de Tolstoï.
En réponse, l’URSS missionne son plus grand réalisateur, Sergueï Bondartchouk, pour mettre en chantier avec tous les moyens possibles de l’industrie d’État soviétique, une réponse monumentale aux impertinents capitalistes américains.
La guerre froide artistique est lancée…
Panel de stars et moyens d’ampleur de la Paramount et du mythique producteur Dino de Laurentiis, Guerre et Paix s’inscrit dans les superproductions de son époque, mais rétrospectivement se place plutôt comme une œuvre de seconde zone. Le travail fait sur le film, ses reconstitutions, la composition d’environnements relève d’un travail plutôt superficiel. On est loin de la composition picturale d’un William Wyler ou de la perfection minutieuse d’un David Lean à la même période, le long métrage souffre de tous les travers exacerbés de l’industrie de son époque. Décors de carton-pâte, fausse neige, mobiliers et costumes plutôt vulgaires. On se contente des couleurs criardes et de beaucoup de satin, tout droit sortis d’Autant en emporte le vent.
La lumière est également très peu travaillée : technicolor tapageur, luminosité trop présente, il n’est surtout pas question d’atténuer ou de travailler les ombres, ici tout est fait pour mettre en avant les stars.
La réalisation est extrêmement plate et formelle, se contentant de filmer ses comédiens en plan fixe, souvent éloigné ; l’émotion passe uniquement par les comédiens et jamais par la caméra.
Et oui c’est là le point fort du film, le seul peut être où il peut venir titiller la version soviétique, c’est que le film s’appuie sur le meilleur des acteurs de l’époque, Audrey Hepburn et Henry Fonda en tête.
Le film prend enfin un souffle épique dans le dernier tier. C’est durant la bataille de Borodino, l’incendie de Moscou ou la retraite de Russie que l’on profite des masses de figurants. Mais encore une fois le réalisateur semble dépassé, se contentant de filmer en plan fixe et souvent de loin ses foules de figurants (dont certains font un peu n’importe quoi), là où Bondartchouk tirera magnifiquement parti de ses masses humaines en alternant les points de vue, les travelings et les plans aériens. C’est également dans cette partie que le musique de Nino Rota est dignement utilisée. On peut apprécier les thèmes du compositeur, la musique n’étant plus uniquement utilisée pour surligner les émotions des personnages, souvent en conclusion d’une scène.
Bondartchouk accouche en 1966, d’une œuvre massive de 8h, sommet des moyens techniques et du génie artistique soviétique de l’époque. Le long métrage hollywoodien ne fait pas le poids, la platitude formelle de King Vidor n’est pas en mesure d’affronter la folie visuelle de son homologue soviétique.
Dino de Laurentiis décidera finalement de pactiser en coproduisant avec la Mosfilm le chef d’œuvre du film de guerre, Waterloo en 1970. Musique italienne, comédiens américains et réalisation soviétique aboutiront à un mélange des compétences unique.