Paul Thomas Anderson est un génie. S’il a, par la suite, signé des films encore plus monumentaux — There Will Be Blood en sommet de cinéma, Licorice Pizza en joyau de tendresse — Boogie Nights reste pour moi une empreinte indélébile, un de ces films qui vous hantent à jamais.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Anderson réussit à transformer un sujet a priori sulfureux — l’industrie du porno — en une fresque quasi sociologique. Il capte la bascule d’un monde : de l’âge d’or du cinéma pour adultes, flamboyant et presque « glamour », vers la brutalité froide de l’ère de la vidéo, où tout se déshumanise. Il ne filme jamais pour juger, mais pour comprendre, en accordant à ses personnages une humanité vibrante.
Côté casting, le film est un festival de révélations et de performances inoubliables. Mark Wahlberg, encore à ses débuts, trouve ici son rôle fondateur en Dirk Diggler, mélange d’innocence et d’ambition démesurée. Julianne Moore, bouleversante, incarne une actrice usée par la vie mais dotée d’une chaleur maternelle déchirante. Burt Reynolds, en réalisateur paternaliste, y livre l’un de ses plus grands rôles. Mais Boogie Nights révèle aussi, ou confirme, des talents qui deviendront des piliers du cinéma américain : William H. Macy, sublime en mari pathétique et résigné ; Heather Graham, inoubliable en Rollergirl, tout en fragilité derrière ses patins ; Don Cheadle, irrésistible en vendeur de hi-fi en quête de respectabilité ; Philip Seymour Hoffman, bouleversant de maladresse amoureuse et de solitude ; et John C. Reilly, parfait compagnon de route, à la fois drôle et tragique. Chacun de ces personnages, aussi secondaires soient-ils, est traité avec une justesse et une profondeur qui forcent l’admiration.
La reconstitution des années 70 et 80 est magistrale : costumes, décors, musique, énergie… tout sonne vrai. La caméra d’Anderson virevolte dans des plans-séquences d’une fluidité vertigineuse, comme dans cette scène d’ouverture déjà culte, qui nous propulse au cœur d’une fête où chaque personnage apparaît en pleine vie. Et que dire de la séquence chez le dealer, avec ce jeune chinois qui explose des pétards pendant que la tension grimpe inexorablement ? C’est drôle, insoutenable et triste tout à la fois : la quintessence du cinéma d’Anderson.
Boogie Nights n’est pas seulement un film sur le porno, mais une fresque sur les rêves démesurés, la chute des illusions et la violence de l’échec. C’est un film qui mêle l’énergie d’un Scorsese des débuts à une mélancolie presque tenderienne, prouvant que dès ses 27 ans, Anderson avait déjà tout d’un immense cinéaste.