Après " Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu ", sorti en 2010, Woody Allen suit de nouveau les pérégrinations d’un couple mal assorti, dont l’un des deux partenaires cherche à donner un sens à sa vie. Même s’il est absent devant la caméra, le réalisateur a bien évidemment fait de son héros, Gil, son parfait alter-ego. Interprété par un Owen Wilson parfait, le personnage est un brillant scénariste hollywoodien frustré se rêvant en grand intellectuel romantique à Paris, au désespoir de sa future épouse, matérialiste et élitiste. Avec ses airs d’amoureux éploré, qui lui ont valu les faveurs de Wes Anderson, dont il est l’acteur fétiche, il semblait logique que la route de l’acteur finisse par croiser celle du cinéaste New Yorkais et, au vu du résultat, on s’étonnerait presque que cela ne soit pas arrivé plus tôt. Le comédien ne singe pas Woody Allen et n’en rajoute jamais, tout en étant d’une très grande justesse. Quant au cinéaste, après ses interludes anglais et espagnols, il ne semble pas prêt de quitter l’Europe, qui apporte régulièrement depuis 2005 une bouffée d’air frais à son cinéma. Il serait certes exagéré de dire qu’il se réinvente avec " Minuit à Paris ", le film reprenant toujours ses thématiques de prédilection, mais il parvient ici à allier le charme du très beau " La rose pourpre du Caire " (1984) à sa veine sarcastique classique, avec laquelle il se plaît à démonter les petites et grandes hypocrisies relationnelles de notre temps. Un équilibre délicat qui distingue ce quarante-et-unième long-métrage des précédents films de son auteur.
Par un exquis deus ex-machina, notre héros se retrouve embarqué chaque nuit dans un bar des années 20 où il trinque avec Scott et Zelda Fitzgerald, Ernest Hemingway ou Pablo Picasso, réalisant ainsi son rêve de vivre pleinement dans un Age d’Or révolu. Cette galerie de personnages mythiques, souvent interprétés par des visages connus (mention spéciale à Adrien Brody en Dali), assure des moments de franche rigolade où le cinéaste parvient parfaitement à jouer de ses références tout en cultivant un nonsense des plus plaisants. Cependant, comme dans " La rose pourpre du Caire ", cette atmosphère de nostalgie surannée n’est qu’une illusion. L’approche de Woody Allen révèle une grande lucidité sur la notion "d’âge d’or" qui lui permet de désactiver tout cliché attendu quand bien même il joue avec l’imaginaire le plus ressassé qui soit autour de Paris et ses grandes périodes que sont la Belle Époque et les années 1920... sans compter les habituels passages à Montmartre. Partagé entre une muse des années 1920, parfaite incarnation de ses aspirations comme de ses errances et une fiancée moderne et cassante avec laquelle il ne partage que l’amour de la nourriture, Gil devra faire face à un dilemne très similaire à celui de l’héroïne incarnée par Mia Farrow dans " La rose pourpre du Caire ", qui devait choisir entre une triste réalité où elle est mariée à un rustre et un univers de celluloïd intemporel et naïf où vit l’homme de ses rêves.
Plus léger et optimiste que ce précédent classique, " Minuit à Paris " apparaît comme une ballade nocturne d’une simplicité désinvolte dans l’imaginaire parisien d’un intellectuel américain. Dommage cependant que la fin, un peu trop abrupte, manque d’ampleur ou d’émotion véritable.
Et l’apparition très médiatisée de Carla Bruni dans tout ça ? Et bien, n’en déplaise à ses détracteurs, sa performance ne prête pas à raillerie... mais ne mérite pas de compliments non plus ni de remarques particulières. A part traduire un texte du français à l’anglais au héros et prononcer quelques phrases sur Rodin, son personnage n’a pas d’utilité véritable et ce tout petit rôle tient plus du caméo de charme qu’autre chose.