Fan de la première heure d’Eastwood, force m’était de constater que le grand monsieur semblait s’égarer, dans ses derniers opus, dans un mysticisme un peu niais. Pour 2012, il nous propose un film sur la vie de J. Edgar Hoover, grande figure mystérieuse et capitale de l’histoire américaine puisque ce dernier fut le créateur et le directeur du FBI jusqu’à sa mort, pendant pas moins de cinquante ans.
Connaissant le style d’Eastwood, on pouvait s’attendre à un biopic hollywoodien en bonne et due forme, avec fresque monumentale et grands instants mémorables à la clé mais surprise, Eastwood prend le contre pied du spectaculaire et s’intéresse à la sphère privée d’Hoover. On est alors en droit de se sentir flouté, de trouver le film inintéressant et ennuyeux. En effet, où sont les arrestations spectaculaires, la lutte contre le communisme, la seconde guerre mondiale … ? Et bien, tout y est mais de manière biaisée, soit par la voix off d’Hoover qui détourne la vérité lors de scènes d’actions très rapides, soit par l’intermédiaire de manchettes de journaux, discours télévisés et interviews prestement expédiés. Comme si l’histoire de l’Amérique n’était qu’un fond de plan sur lequel l’empreinte d’Hoover semblerait agir de très loin.
Elle est en fait prétexte à mettre en relief la partie passionnante du film ou comment pouvait vivre un homme comme Hoover, raciste, asocial, effrayé par le sexe, écrasé par la présence d’une mère sévère et impitoyable et tiraillé par son homosexualité. C’est alors assez fou de voir Eastwood, que l’on pensait réac, puritain, fier du mythe américain, filmer avec autant de subtilité et de tendresse une histoire d’amour impossible entre Hoover et son bras droit, Clyde Tolson. Deux scènes de dispute, l’une alors qu’ils sont jeunes et l’autre alors que la vieillesse les ont tous deux épuisés suffisent à élever le film au rang d’œuvre romantique et à confirmer DiCaprio comme l’un des acteurs les plus doués de sa génération.
Le film se révèle également très intéressant sur le temps qui passe, lorsque tous les personnages, momifiés à l’extrême dans des maquillages incroyablement ratés (celui de Tolson en tête), semblent exécuter les mêmes gestes, répéter les mêmes rengaines que cinquante ans auparavant, comme s’ils n’étaient plus que des vestiges d’une époque révolue, souverains agonisants d’une Amérique qui vit, insouciante, sa période la plus faste.
Plusieurs passages de pur cinéma émaillent également J. Edgar, notamment lorsque Hoover, debout sur son balcon, recueille silencieusement les applaudissements de la foule destinés aux présidents ou lorsqu’il ment à ses biographes et que sa voix vient contredire ce que l’on voit à l’écran. C’est finalement un film très complexe et subtil que nous livre Clint Eastwood, exigeant, ardu, mais passionnant de bout en bout.