Incendies sort chez nous en 2011, mais il s'agit bel et bien d'un film de 2010. Pourquoi ? Parce qu'au cinéma, 2010 a été l'année du regret, de l'exploration de la mémoire, de la quête identitaire vers un passé nébuleux qui visait à éclaircir le présent. Après Shutter Island, Inception ou encore Biutiful, Incendies clôt donc une année où l'acceptation de la vie passe inexorablement par l'exorcisation des démons intérieurs et d'un passé sombre. Chez Denis Villeneuve cependant, la différence réside dans le fait que les personnages principaux ne connaissent rien du passé, et qu'ils vont s'y confronter progressivement ( et nous avec ). Incendies est un film âpre et tendu, au récit limpide, dont on sent l'héritage d'Alain Resnais dans sa manière parfaitement fluide d'alterner les époques, mêlant présent et passé avec une intelligence remarquable. L'imbrication des différentes temporalités, la confusion entre présent et passé, sont un témoignage pertinent sur la manière dont ce dernier agit sur le premier ( et vice-versa ), et comment il dit quelque chose de notre identité actuelle.
Incendies est un film contaminé par la tragédie grecque. On pense d'abord à Antigone ( la mère ne veut pas de tombe, comme Polynice ne peut en avoir, et le film narre la lutte d'un personnage - la jumelle - pour redonner de la dignité à sa mère ), puis à Oedipe, pour la manière dont le sort et ses redoutables surprises s'abattent sur l'être humain, mais aussi pour ce que l'histoire nous révèle ( et qu'il ne faut pas dévoiler ici ). Seulement, tout cela manque cruellement de sentiments, de passion. Impressionnant techniquement, le film déroule sa mécanique propre en oubliant d'injecter une émotion plus souterraine, plus discrète et touchante, se satisfaisant peut-être trop d'une esthétique du choc un peu malhonnête ( il faut surprendre le spectateur, ne pas le ménager ). Certaines séquences fonctionnent très bien - l'attaque du bus, tout en tension et en suspense - mais d'une manière générale le film peut apparaître comme moralement douteux.
Cela concerne le scénario, mais également des partis pris au niveau de la mise en scène. Devant certains choix formels, on peut penser à la phrase de Godard " Un travelling est une affaire de morale " ( ou au texte de Rivette sur Kapo et la mise en scène d'un camp de concentration ), et se demander si la représentation esthétisante de la misère ( voir la première scène du film, consternante, chorégraphie ultra-stylisée sur le visage d'un enfant ) est une bonne chose. Denis Villeneuve n'en fait pas un usage constant, mais les travellings et autres ralentis sont ici gênants dans la mesure où ils ne s'accordent pas à ce qu'ils montrent. La dénonciation de la guerre est certes louable, mais les moyens mis en place frisent l'approche publicitaire.
Traversé par quelques fautes de goûts, un peu froid ( si j'ose dire... ), Incendies est néanmoins un film à la structure narrative brillante, complexe et claire à la fois, en tension permanente. Et les acteurs sont impressionnants de justesse, en premier lieu Mélissa Désormeaux-Poulin, dont l'éclat noble et calme, la révolte implicite et sage, sont un contrepoint idéal à la rugosité d'un film qui ne laisse aucun répit au spectateur.