Je continue à l’envers le chemin chronologique de la carrière de Villeneuve. Débarqué de Enemy où Gyllenhaal disposait des bases fermement anglophones, j’arrive dans le Québec natif du réalisateur.
C’est Incendies qui l’a révélé au grand public et il est passé par la voie peu orthodoxe de la sortie DVD pour connaître le succès. Et si le film se passe dans un pays arabophone, il est peu musulman aussi : ce sont chrétiens et musulmans qui se partagent la responsabilité et la douleur et des vrilles d’horreur déclenchées dans un pays du Moyen-Orient que Villeneuve ne nomme pas.
Une mère, expatriée depuis un certain temps au Canada de ce Moyen-Orient anonyme, laisse à ses deux enfants jumeaux un testament qui passe par les mains d’un notaire et ami de famille (joué par Rémy Girard dont je me rappelle pour Jésus de Montréal (Denys Arcand, 1989), ça fait bizarre). Tout est un peu prêt d’avance entre les personnages, desquels la cascade scénaristique tombe avec une aisance qui ne passe pas loin de faire s’écrouler le château de cartes primordial.
C’est une petite mixture dont Villeneuve arrive à capter les effluves gemellaires avec la virtuosité qu’on lui connaît, mais le temps d’une inclarté de flashback, et voilà que mère et fille sont jumelles dans notre esprit, parce qu’elles ont marché, à trente-cinq ans d’écart, aux mêmes endroits. Ou peut-être était-ce voulu, et ça n’enlève rien à la magnifique cryptophasie qui relie Mélissa Désormeaux-Poulin et Maxim Gaudette.
Le testament qui sert d’amorce figure une poésie qui est pourtant un euphémisme de la longue marche que Villeneuve va tourner en Jordanie, interprétée à la perfection par Lubna Azabal – la mère des jumeaux, encore jeune. Pour le régisseur québécois, il s’agit toujours de tout mélanger, à plus forte raison tant qu’il n’est pas encerclé par l’apparat hollywoodien : du Radiohead au Moyen-Orient, pourquoi pas. Il lui faut faire entrer en conflit ce qui ne se rencontre pas d’ordinaire, pour le plus grand plaisir du cinéphile, surtout avec une photographie aussi sensationnelle.
Par contre, si l’on ne s’appelle pas Rémy Girard, on n’est pas un personnage qui prend sa place aisément : les interprétations sont trop dramatiquement qualitatives et ancrées dans le réel pour permettre le côté thriller que Villeneuve cultive déjà et qui connaîtra son apogée avec Sicario. La diction des acteurs elle-même est trop parfaite pour qu’on se sente parfaitement à l’aise dans la recherche du gone boy – pour ne pas spoiler, car ce serait grave devant une conclusion si déchirante qu’elle m’a émotionnellement emporté à plusieurs reprises.
J’y reviens, la fusionnalité des jumeaux est « élevé au rang de détail » par Villeneuve mais c’est une de ces marques d’empathie qui s’impriment sur ses œuvres et qui aident à faire de lui l’homme parfait pour tous les genres. Même si Incendies est piqué de ce que je perçois comme de relatives imperfections, je suis toujours largement admiratif.
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